Dans ce septième épisode des confinés de la foi, le Pasteur Eric de Bonnechose nous propose de découvrir la figure du Dr Adélaïde Hautval.

Le texte ci-après reflète le contenu de l’émission Couleur Réformée – une expression de l’Église Protestante Unie du 27 juin 2020 sur radio RCF.

Confinés de la foi : septième partie

Lancement : Dire non à la barbarie. C’est le courage et l’exigence morale d’un médecin protestant déporté à Auschwitz. Aujourd’hui, 7ème épisode de la série des « confinés de la foi » : le Dr Adélaïde Hautval. C’est dans Couleur Réformée.

Avant de découvrir la figure exceptionnelle d’Adélaïde Hautval, je voudrais apporter une précision sur l’intention de la série d’émissions consacrée à ce que j’ai appelé les « confinés de la foi ».

L’expérience de l’enfermement peut être destructrice. Quel que soit l’enfermement que nous sommes parfois amenés à subir un jour – et cela peut-être la prison, la maladie, la dépendance, toutes sortes d’enfermements -, nous faisons comme nous pouvons, avec la foi et l’énergie qui nous sont données. Il n’y a aucun jugement sur la façon dont chacun peut réagir à cela. Parfois l’épreuve dépasse nos capacités de résistance, et en cela elle est vraiment inhumaine.

Je ne voudrais donc pas que la galerie de portraits que nous parcourons depuis quelques semaines – et qui présente des personnages remarquables, des protestants qui ont fait de leur enfermement quelque chose de créateur – je ne voudrais pas que cela nous écrase, nous culpabilise ou nous décourage en une quelconque manière. D’autant plus que ces personnages n’ont jamais voulu être des héros ou des stars. La plupart du temps, ils ou elles ont vécu leur expérience comme une grâce, quelque chose qui leur était donné de vivre. Je voudrais donc, si cela était possible, que nous trouvions en eux des compagnons de route, qui nous donnent de l’espérance.

Après cette précision importante, pouvez-vous nous présenter Adélaïde Hautval ?

Couverture du livre "Rester humains" - Adelaïde Hautval
«Rester humain ! : Leçons d’Auschwitz et de Ravensbrück» – écrits et témoignages recueillis par Georges Hauptmann et Thérèse Hautval, éd. Ampelos, 2018.

C’est une alsacienne, née en 1906 sous la nationalité allemande. Elle deviendra bien-sûr française en 1918. Elle est le septième et dernier enfant du pasteur Philippe Haas, qui en 1920 fera changer son nom dans des consonances françaises : la famille portera désormais le nom de Hautval, du nom francisé d’une contrée d’Alsace, le Hohwald.

Comment vit-elle ces racines protestantes et alsaciennes ?

Elle paraît très sensible aux questions éthiques et à l’engagement social. Elle sera notamment – après la guerre – engagée au Foyer de Grenelle, à Paris 15è, un centre social protestant animé par la Mission Populaire Evangélique. Un autre aspect concerne particulièrement son parcours, c’est le respect et même l’amitié avec le peuple juif. Une amitié inspirée par les prédications de son père pasteur, et qui va être une des causes de son arrestation en mai 1942.

Pour quelle raison est-elle arrêtée ?

Au départ, une stupide histoire de valise perdue au cours d’un trajet en train. A cette époque Adélaïde Hautval est médecin psychiatre à Lannemezan. Elle vient de perdre sa mère, ce qui l’a obligée à traverser la France jusqu’en Alsace. Hélas son bagage a été égaré par les services du train, et en mai 1942 elle vient à Vierzon tenter de le retrouver. A l’occasion de ces démarches, elle entend deux gendarmes Allemands critiquer la France, et dans un élan patriotique elle leur riposte. Incarcérée alors à Bourges, elle côtoie des détenues juives, et s’indigne du sort particulier qu’on leur réserve. La Gestapo lui fait alors coudre une étoile de David, avec l’inscription « amie des Juifs ». C’est ainsi qu’elle va être déportée. « Vous voulez les défendre ? lui dit la Gestapo ? Eh bien, vous partagerez leur sort ».

Est-ce qu’il n’y a pas une part de provocation imprudente, ou même d’inconscience dans les indignations d’Adélaïde Hautval ? 

Sans doute. Mais c’est une femme entière, qui ne transige pas sur ses principes et ses valeurs morales. C’est aussi ce qui lui permettra de tenir plus de deux ans dans le camp d’Auschwitz, et d’y rester volontairement après la libération du camp pour soigner les déportées intransportables. Voici ce qu’elle écrira plus tard, à l’époque de la guerre d’Algérie en s’opposant vigoureusement aux pratiques de la force française, et notamment celle de la torture, en se souvenant de son expérience du camp de concentration :

« Une conviction nous était commune : celle que notre présence dans ces camps avait un sens, celui d’apporter notre part à la sauvegarde de principes fondamentaux dont l’inviolabilité absolue doit régir la vie des hommes. Principes pour lesquels il valait la peine d’être où nous étions. Conviction qui nous permettait de vivre, de tenir, et même d’éprouver une secrète allégresse, une certitude dépassant le vraisemblable ».

Il y a un « nous », dans cette citation. De qui s’agit-il ?

Elle ne le précise pas, mais on devine un groupe de femmes fermement engagées dans la résistance au nazisme. Adélaïde fait partie de ce qu’on a appelé le « convoi des 31 000 », des femmes déportées politiques parmi lesquelles on trouve des figures devenues célèbres : Marie-Paule Vaillant-Couturier, Charlotte Delbo, Danielle Casanova. Ces femmes se sont connues, estimées, reconnues mutuellement, et encouragées.


Interlude musicale sur RCF


Nous évoquons aujourd’hui la figure du Dr Adélaïde Hautval, dans Couleur Réformée. Une psychiatre protestante originaire d’Alsace, déportée à Auschwitz en janvier 1943 pour avoir pris la défense de prisonnières juives. Comment vit-elle ces deux années dans les terribles camps de concentration ?

D’abord elle partage le sort de milliers d’autres déportés ; dans un récent petit livre qui lui est consacré, on lit quelques pages du récit qu’elle en fait : des lignes poignantes, insoutenables, qui rejoignent d’autres témoignages connus – je pense à celui de Primo Lévi, par exemple. Mais Adélaïde Hautval connaît un régime particulier.

Lequel ?

Elle est médecin, et très vite elle est affectée au Revier, l’infirmerie d’un baraquement; un lieu de soin, un lieu de protection parfois, un lieu de mort très souvent. Et c’est là que son relatif privilège va se transformer en cauchemar. Car dans le camps des hommes à Auschwitz, un baraquement, le block 10, a été réservé aux expériences médicales sur des femmes. Des centaines de détenues, en majorité des Juives, sur lesquelles plusieurs sinistres médecins se livrent sans scrupule à des tests de stérilisation. On connaît le nom du Dr Mengele, mais il faut mentionner aussi ceux du professeur Clauberg initiateur de tout ce processus, et les Dr Schumann, Treite, Dering et Samuel, certains d’entre eux étant des prisonniers agissant par peur ou par haine des Juifs.

Les descriptions que fait Adélaïde Hautval de ces « expériences » soulèvent le cœur. Elle fut l’une de premières à en témoigner.

Quelle a été sa place, dans ce Block 10 ?  

Elle a été sollicitée pour participer à ces expérimentations. Après un bref temps d’observation, elle a refusé d’y prendre part. Convoquée chez le médecin général du camp, un nazi du nom de Wirths, elle est sommée de s’expliquer. S’ensuit le dialogue suivant :

– « Est-ce vrai que vous avez refusé d’aider aux opérations ?

– Oui

– Pourquoi ?

– Parce que c’est contraire à mes convictions.

– Ne voyez-vous pas que ces gens, les Juifs, sont différents de vous ?

– Réponse : Je peux voir de nombreuses personnes différentes de moi, à commencer par vous. »

Quelle audace !

Oui. Il est probable qu’elle ne dut sa survie qu’à la stupéfaction du médecin SS, et ensuite à la protection de certains subalternes qui l’envoient se cacher dans le camp voisin de Birkenau. Là, elle est à nouveau sollicitée par le Dr Mengele, pour des expériences sur les jumeaux, mais là encore elle refuse, et un concours de circonstances, dont une période de typhus, lui permet encore d’en réchapper. Et c’est dans le camp de Ravensbrück qu’elle tiendra jusqu’à la libération.

Qu’est-il advenu d’Adélaïde Hautval après la guerre ?

Elle a été médecin scolaire en région parisienne. Décorée de la légion d’honneur, et l’une des premières femmes à recevoir la reconnaissance de Juste parmi les nations, elle témoignait parfois de son expérience, quand cela lui paraissait nécessaire. Une fois, à contre-cœur, elle a témoigné dans le procès d’un des médecins tortionnaires, le Dr Dering. Le fait qu’elle avait pu refuser de participer aux expériences médicales fit une très forte impression, et pesa lourdement sur le jugement final, car Dering était comme elle un médecin prisonnier. 

Pourquoi est-ce à contre-cœur qu’elle témoignait ?

D’abord parce qu’elle détestait se mettre en avant. Une grande humilité, et une méfiance du pouvoir et de l’arrogance des médecins, qui était devenu chez elle un réflexe viscéral. Mais aussi et surtout, elle pensait qu’il n’appartenait pas aux hommes de juger. Comme la philosophe Hannah Arendt assistant aux procès de Nüremberg, Adélaïde Hautval avait le sentiment que n’importe lequel d’entre nous pouvait être amené à devenir une brute.  Je voudrais conclure par ses propres mots, qui me semblent très puissants et hélas encore très actuels :

« Sauf exceptions, qui sont du domaine de la dégénérescence mentale, on ne devient pas une brute, un tortionnaire, du jour au lendemain. De consentement en consentement, on atteint l’irréversible déchéance. Et un jour on se trouve être de l’autre côté de la barrière. (…) Notre rôle n’est pas de juger. Mais à nous qui ne savons que trop jusqu’où peuvent mener la volonté de puissance et le mythe de la race supérieure, il appartient de lutter de toutes nos forces contre le danger toujours renaissant. » 

Et elle ajoute, en 1964 : « comment, en effet, ne pas être profondément inquiet en voyant les préjugés raciaux ressurgir autour de nous ? »

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