Dans ce nouvel épisode des confinés de la foi, le Pasteur Eric de Bonnechose nous propose de découvrir la figure du philosophe Pierre Bayle, qui a su élargir sa pensée et la remettre en question.

Confinés de la foi - quatrième partie

Lancement : Le monde qui s’étend au-delà de nos frontières n’est pas une prison. Pourtant l’exil forcé produit une violence, un empêchement de revenir, qui peut révéler d’autres confinements. Aujourd’hui avec le philosophe Pierre Bayle, 4ème étape d’une série sur « les confinés de la foi » dans Couleur Réformée.

La persécution contre une minorité religieuse peut produire soit la soumission plus ou moins sincère, soit la résistance. Et dans ce dernier cas la répression, comme nous l’avons vu dans une récente émission avec l’emprisonnement de la protestante Marie Durand, dans le Languedoc en 1730. Mais il existe une troisième voie, c’est celle de l’exil. Dans l’histoire du protestantisme français, c’est ce qu’on a appelé le Refuge huguenot. Plus de 200 000 protestants, fuyant la persécution pour émigrer dans les pays amis, qui en Angleterre, qui en Suisse, qui en Hollande ou en Allemagne, qui même en Afrique du Sud, en Amérique ou au Canada.

De quelle époque parlez-vous ?

Il y a eu plusieurs vagues de persécution contre les protestants en France, depuis les guerres de religion au XVIè siècle, et pendant tout le XVIIè siècle. Mais l’exil le plus massif se situe autour des années 1680-1690, sous le règne de Louis XIV et sous la botte de son ministre Louvois. Et cela culmine bien-sûr en 1685, avec la révocation de l’édit de Nantes qui signe l’interdiction de toute expression religieuse protestante. C’est dans ce contexte douloureux que va se manifester Pierre Bayle.

Qui est cet homme ?

Couverture du livre
Couverture du livre « Pierre Bayle – Une foi critique »

Un fils de pasteur, qui naît en 1647 et qui grandit dans le village du Carla –aujourd’hui Carla-Bayle – en Ariège. Son histoire commence curieusement par une double conversion. A l’âge de 19 ans, Pierre Bayle va faire ses humanités à Puylaurens, l’académie protestante la plus proche de son domicile. Il a soif d’apprendre, de réfléchir. Hélas ! l’enseignement qu’il reçoit ne le nourrit pas suffisamment. Brusquement il quitte alors Puylaurens, et arrive à Toulouse pour étudier la philosophie avec les jésuites ! Un mois plus tard il se convertit au catholicisme, et reçoit une bourse de l’évêque. C’est un coup de tonnerre dans la famille, et un acte de rupture très douloureux.

Qu’est-ce qui a suscité cette conversion ?

Pierre Bayle a été séduit par des argumentations élaborées, qu’il ne connaissait pas, et qui détonaient par rapport à l’approche assez fruste de son protestantisme rural. L’ouverture à tout un monde de pensée, de raisonnement, de logique. Il ne veut pas se laisser imposer sa religion, et veut apprécier par lui-même les grandes affirmations de la foi chrétienne. Une liberté assez protestante, somme toute ! D’ailleurs Pierre Bayle ne tarde pas à abjurer le catholicisme ; un an après son arrivée à Toulouse, le revoilà protestant.

Un retour au bercail, en quelque sorte… 

Eh bien pas du tout ! Pierre Bayle a sans doute perçu que le système catholique ne permettait pas une liberté de pensée suffisante pour lui ; mais le protestantisme un peu étroit vers lequel il revient, et qui est son terreau existentiel, ne suffit plus à le nourrir. Et de toute façon, son abjuration du catholicisme fait de lui un « relaps » : il est obligé de fuir. Après quelques péripéties, il s’installe en 1682 à Rotterdam. Il ne reverra plus jamais son pays.

Que fait-il à Rotterdam ?

Il rejoint une vaste communauté de protestants français réfugiés, et tout une société européenne. Il enseigne la philosophie, il écrit, il s’investit dans de multiples débats d’idées, et devient rapidement une voix originale, à la fois courtoise et critique, non conformiste et foisonnante. On a souvent dit que Pierre Bayle était une sorte de trait d’union entre Calvin et Voltaire, entre la Réforme du XVIè siècle et les Lumières du XVIIIè siècle. Il est aussi largement inclassable, complexe, semblant même parfois se contredire.

Sur quoi porte sa réflexion ?

Nous allons en parler à grands traits, et sans prétention car je ne suis pas philosophe. Ce qui m’intéresse ici, c’est ce qui a rapport à l’exil et au thème du confinement. Le plus clair, c’est que cet homme n’a pas l’esprit confiné ! Un des premiers thèmes qui le rendent célèbre, c’est son combat contre la superstition, qu’il assimile à l’idolâtrie. Inspiré par Descartes, mais aussi par Calvin, Pierre Bayle recommande d’examiner toute vérité, même religieuse, à la lumière de la raison.

A cette époque la comète de Halley passait dans le ciel, et les interprétations spirituelles les plus diverses devant ce phénomène étonnant allaient bon train. Dans un ouvrage intitulé Pensées diverses sur la comète, Bayle dénonce avec ironie toutes ces croyances : au-delà de la superstition, il s’agit pour lui d’idolâtrie païenne. Et comme à cette époque personne ne se revendique plus comme païen en Europe, chacun comprend que le paganisme superstitieux est hébergé par les deux grands courant chrétiens d’occident. Dans le catholicisme et sa façon d’incorporer nombre de croyances populaires païennes, mais aussi parmi certains protestants qui, sous couvert d’interprétation biblique, font toutes sortes de conjectures sur les signes des temps et les prophéties en train de se réaliser.

Interlude musical : Georg-Philipp Telemann, huitième fantaisie, deuxième mouvement. Joué au piano par Yves Herlent, un des organistes de l’Église protestante unie de Bordeaux.

Nous parlons aujourd’hui de Pierre Bayle, philosophe protestant exilé à Rotterdam en 1682. Nous avons vu tout à l’heure que Pierre Bayle demandait d’examiner la religion à la lumière de la raison. Est-ce que cela veut dire qu’il recherche une religion entièrement rationnelle ?

Non. Pierre Bayle veut simplement dénoncer les abus d’une religion qui ne s’interroge pas sur elle-même. Il se méfie énormément des systèmes de pensée trop bien construits et qui ont explication à tout. Au problème du mal par exemple. Parce que de tels systèmes de pensée trop bien huilés deviennent vite exclusifs, et finissent toujours par vouloir s’imposer à tous, y compris par la violence. Bayle dit cela bien-sûr à cause de son expérience de l’exil, et ce qu’il voit du destin de ses coreligionnaires restés en France; mais aussi parce qu’un drame personnel vient l’atteindre profondément dans sa chair.

Lequel ?

En 1685, Louvois fait arrêter Jacob Bayle, le frère aîné de Pierre, qui est pasteur comme leur père. Jacob est jeté en prison et pressé d’abjurer sa foi. Il résiste. Il est enfermé dans un cachot du château Trompette – chez nous à Bordeaux, à l’emplacement de la place actuelle des Quinquonces. Et c’est là qu’au bout de quelques semaines Jacob Bayle meurt de mauvais traitements en novembre 1685. Pierre Bayle est effondré, et ceci d’autant plus qu’il comprend que l’arrestation de son frère visait à faire pression sur lui pour qu’il cesse de s’exprimer. Son œuvre va alors prendre un ton plus pessimiste, plus tragique, plus lucide aussi.

Est-ce que Pierre Bayle fait une différence entre le pouvoir politique, celui de Louis XIV en l’occurrence, et le pouvoir de l’Église ou des Églises ?

Oui il fait clairement la différence, mais c’est une question qui a un peu évolué chez lui. A l’époque de la mort de son frère, il met dans un même rejet et sous une même colère l’Eglise et le pouvoir qui se sont alliés dans la persécution. Mais plus tard, au moment où le prince d’Orange protestant prend le pouvoir en Angleterre et que tous les ultras protestants se réjouissent, Bayle au contraire s’inquiète. Il craint que les protestants ne tombent dans le même travers que les catholiques en France, et qu’ils en viennent à soutenir un pouvoir oppresseur. A ce moment-là Pierre Bayle, bien qu’il demeure interdit de séjour en France, s’en remet au pouvoir du roi de France. Il pense que les religions n’ont pas à se mêler du pouvoir civil, et que du moment qu’une liberté de croire est assurée, il faut obéir au souverain.

Une forme de séparation des pouvoirs…  

Couverture du livre "Pierre Bayle : Les paradoxes politiques"
Couverture du livre « Pierre Bayle – Les paradoxes politiques »

On y a vu parfois des germes de la notion de laïcité. Pierre Bayle défend aussi une certaine autonomie de la morale par rapport à la religion. Même des athées peuvent avoir une conduite morale, et des croyants une conduite criminelle. C’était assez provocateur de dire cela, à son époque. Pierre Bayle est le grand promoteur de valeurs et d’idées qui nous paraissent évidentes aujourd’hui, mais qui à l’époque n’allaient pas de soi. La tolérance par exemple, la liberté de conscience, le droit de douter et de se tromper – ce qu’il appelle la « conscience errante ».

Pour cela il propose une démarche de pensée qui effectue un décentrement par l’imagination. Imaginer si ce qu’on pense juste serait accepté de la même façon par quelqu’un qui se trouverait dans un autre contexte de vie (Olivier Abel, Pierre Bayle, les paradoxes politiques, éd. Michalon, 2017, chap. 2). Exiler pour un temps sa pensée, loin de ses terres habituelles, pour voir autrement.

Est-ce que c’est l’exil à Rotterdam qui apprend Pierre Bayle à penser autrement, à être décalé, à prendre du recul ?

J’ai plutôt l’impression que c’est dans sa nature, mais l’exil physique correspond bien à ce décalage de pensée, et lui permet de l’exprimer pleinement. L’exil lui permet de pointer et parfois de dénoncer les confinements de la pensée, chez les catholiques comme chez les protestants où il se fera de féroces ennemis.

Pierre Bayle est un esprit libre et critique, est-ce qu’on peut dire qu’il est encore un homme religieux, un chrétien en quête de Dieu ?

Sans doute. Il se définit volontiers comme « un calviniste de la vieille roche », c’est-à-dire un protestant qui assume ses racines. Mais il voit trop d’excès et de dérives dans l’expression religieuse de son temps pour s’y abandonner franchement. Ou bien peut-être est-il très pudique sur ce sujet…

Pierre Bayle est une figure complexe et attachante. Ce n’est sans doute pas à proprement parler un confiné de la foi, mais par sa liberté de ton dans son exil, il permet de considérer différemment ce qu’est le confinement dans une foi.

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