Dans ce sixième épisode des confinés de la foi, le Pasteur Eric de Bonnechose nous propose de découvrir la figure du pasteur luthérien, théologien et résistant au nazisme Dietrich Bonhoeffer.

Confinés de la foi : sixième partie

Photo de face de Dietrich Bonhoeffer
Dietrich Bonhoeffer

Lancement : La prison comme expérience de communion et d’ouverture de la pensée. C’est la trajectoire exceptionnelle du pasteur et théologien Dietrich Bonhoeffer, qui passa deux ans dans les prisons nazies à Berlin avant d’être exécuté en avril 45. Retour sur un témoignage d’une profonde richesse humaine et spirituelle, dans Couleur Réformée

Depuis plusieurs semaines dans cette émission nous découvrons ensemble une série de portraits que j’ai intitulée « les confinés de la foi ». Des hommes et des femmes qui, malgré leur expérience de l’enfermement, à travers cette expérience, délivrent un témoignage de foi novateur. Dans cette série, Dietrich Bonhoeffer est une figure puissante et incontournable.

Pouvez-vous nous rappeler qui est cet homme ?

Un allemand d’abord, né en Prusse en 1906 ; un homme très cultivé, qui a grandi au sein de la haute bourgeoisie de son pays, et qui au moment de son arrestation par les nazis en 1943 est fiancé avec une jeune aristocrate. Pasteur luthérien, théologien déjà réputé, en dialogue avec les théologiens les plus reconnus de son époque – on peut citer Karl Barth, Rudolf Bultmann, Martin Niemöller, etc.

Pourquoi est-il arrêté ?

Bonhoeffer s’est très tôt opposé à la loi de 1933 qui contraignait les églises protestantes à fusionner au sein d’une « église protestante du Reich », noyautée par les nazis. Il fait partie des leaders les plus déterminés de ce qu’on a appelé l’église confessante : une organisation d’église parallèle à celle que le Reich a imposée. Pendant deux ans il fonde et dirige un séminaire semi-clandestin de pasteurs, et s’implique dans la résistance au nazisme. Impliqué dans une conspiration contre Hitler il est arrêté en avril 1943, et exécuté deux ans plus tard en avril 1945, peu de temps avant la chute du régime nazi.

Il passe donc deux ans en prison… quelles sont ses conditions de détention ? 

Pendant les 18 premiers mois, Bonhoeffer est incarcéré à Berlin, dans la prison de Tegel. On pourrait dire que ses conditions de détentions sont difficiles, mais pas inhumaines. A l’inquiétude de son avenir et de l’issue de son procès, s’ajoute l’angoisse des fréquents bombardements sur Berlin. Mais Bonhoeffer peut recevoir des visites de sa famille, peut envoyer et recevoir des lettres, peut recevoir aussi des colis avec des victuailles, des vêtements et des livres… et donc c’est pour lui l’occasion d’un travail personnel et théologique assez intense. En comparaison, le jésuite allemand Alfred Delp, enfermé au même endroit, sera bien plus mal traité, tenu au secret et enchaîné.

Et puis les six derniers mois Bonhoeffer est transféré au camp de concentration de Buchenwald, et là évidemment c’est une autre histoire…

Comment Bonhoeffer vit-il cette période de prison ? 

Il prie, il observe et surtout il écrit beaucoup. Le recueil de ses lettres et écrits de prison, publié sous le titre « Résistance et soumission », fait plus de 400 pages. Je vous en lis un bref passage, qui a donné son titre (posthume) à l’ouvrage :

« 21 février 1944. Je me préoccupe souvent de savoir quelle est la limite entre la résistance nécessaire contre le destin, et la soumission, tout aussi nécessaire. Je crois qu’il nous faut entreprendre ce qui est grand et ce qui  nous est propre, et faire pourtant simultanément ce qui est naturellement et universellement nécessaire. Dieu nous rencontre non seulement en tant que vis-à-vis, mais aussi sous forme masquée et impersonnelle. La foi exige cette attitude souple et vivante », une circulation entre résistance et soumission.

Une pensée complexe ! On sent le professeur de théologie !

Bien-sûr. Mais dans ces lettres on découvre l’humanité d’un homme préoccupé de son avenir et de celui des siens, éprouvant les limites de son corps et de son courage. Puis peu à peu son écriture s’approfondit, sous l’effet de deux facteurs.

Lesquels ?

D’abord un certain lâcher prise sur son devenir. Les premiers interrogatoires ont eu lieu, la procédure judiciaire traîne en longueur, et Bonhoeffer semble se résoudre à attendre sans trop se projeter. Mais aussi et surtout, grâce à la complicité de quelques gardiens, il va développer une correspondance de plus en plus fournie avec son ami Eberhard Bethge. Et c’est cette correspondance qui va impressionner plusieurs générations de pasteurs et de théologiens après la guerre.

Avant de poursuivre je vous propose d’entendre un cantique du compositeur allemand Paul Gerhard, un compositeur que Bonhoeffer appréciait beaucoup et dont il parle à plusieurs reprises dans sa correspondance.

Nous parlons aujourd’hui de Dietrich Bonhoeffer, pasteur et théologien allemand emprisonné en 1943 par les nazis puis exécuté en 1945. Et nous parlions plus précisément de son amitié avec Eberhard Bethge, qui lui permet d’approfondir sa pensée pendant son emprisonnement. 

Oui, on peut vraiment dire que Bonhoeffer se met à penser en situation et en relation. L’amitié lui donne un vis-à-vis qui le stimule, qui lui permet d’explorer plus à fond ses intuitions. Et c’est une pensée en situation ; il y a la pression dramatique des événement, bien-sûr. Et il y a aussi la pression du temps. Bonhoeffer a du temps pour penser et pour écrire, mais il sent aussi que ses jours sont peut-être comptés, alors il jette des idées sur le papier, il ne les approfondit pas comme dans un livre académique ; et cela donne à ses intuitions une fulgurance, une grande puissance poétique.

Quelles sont ces idées alors ? Dans quel sens réfléchit Bonhoeffer dans sa prison ?

D’une certaine façon – pour parler comme on le ferait aujourd’hui – il a essayé de « penser l’après ». Après la chute du nazisme, après la guerre, après l’effondrement de l’Allemagne et d’un système de pensée qui a largement contaminé l’Église de son époque. Comment penser à nouveaux frais ? C’est cela qui préoccupe Bonhoeffer, depuis le fond des geôles berlinoises. Mais ce n’est pas une réflexion politique et sociale, peut-être par crainte de la censure. Bonhoeffer semble plutôt concentré sur une critique de la religion.

De quelle façon ?

Bonhoeffer a bien senti que son époque devenait irreligieuse. Quantité de gens se passent aujourd’hui de religion, parce les différentes disciplines scientifiques ont beaucoup réduit l’espace du mystère autrefois occupé par les explications religieuses. Les églises chrétiennes, comme d’autres grands courants religieux, s’en désolent souvent, et tentent de défendre le religieux, de réinjecter du religieux dans l’esprit des gens et dans l’espace social. Mais c’est une démarche vaine, selon Bonhoeffer. Il faut accepter que le monde soit devenu majeur, et ne pas chercher à l’infantiliser.

Pourquoi cela ?

Parce que cela revient à chercher Dieu là où il n’est pas. Selon Bonhoeffer, Dieu n’est pas dans le miracle et dans l’extraordinaire. Dieu n’est pas dans l’au-delà de nos vies terrestres ou de nos intelligences limitées. Dieu ne profite pas de façon perverse de nos limites humaines pour s’étaler partout ailleurs sans limites, Jésus-Christ n’est pas venu pour répondre à nos questions irrésolues, et pour combler nos manques. Mais il est venu pour nous rencontrer au centre de la vie, et au cœur de la vie.

L’approche de Bonhoeffer, c’est un profond dégoût pour ce qu’il ressent comme de la récupération religieuse, et un goût profond pour la réalité de la vie, pour ce qui se partage de bon, de vrai et de généreux au cœur de la vie profane des hommes.

C’est assez radical et provocateur, comme approche ! La foi chrétienne est-elle donc opposée à l’idée de religion ?

Dans le protestantisme, il y a toujours eu une grande réflexion à ce sujet. Déjà au XVIè siècle, Luther était celui qui avait vidé les monastères et redonné au monde profane sa pleine dignité. La vocation, disait Luther, doit s’accomplir dans le quotidien profane de la vie, dans le mariage et dans le travail. De son côté au XXè siècle, Karl Barth développe l’idée que la religion c’est le péché. La religion comme effort de l’homme pour atteindre Dieu, c’est le contraire de la grâce. L’Evangile, c’est Dieu qui vient vers l’homme, et non pas l’homme qui vient vers Dieu par la religion.

Bonhoeffer donc poursuit cette réflexion critique. Il faut arriver à dire Dieu, à dire l’Évangile aujourd’hui dans des termes laïques, et plus dans des termes religieux. L’enjeu, c’est que l’Évangile ait encore quelque chose à dire, dans un monde qui a appris à se passer de la religion. Cette idée esquissée par Bonhoeffer a stimulé de nombreux mouvements chrétiens dans les années 50 à 70, tout un mouvement chrétien qui est sorti des Églises pour s’avancer à la rencontre du monde.

Est-ce qu’on peut dire que Dietrich Bonhoeffer est un martyr chrétien ?

On peut le dire bien-sûr, au sens où il a accepté au nom de sa foi de s’engager au péril de sa vie ; il fait d’ailleurs partie des 10 martyrs du XXè siècle mis à l’honneur et sculptés sur un portail de l’abbaye de Westminster, à Londres. Mais des martyrs de la résistance au nazisme, il y en a eu bien d’autres. Bonhoeffer est original, il a eu une immense fécondité parce que ce martyre a été accompagné d’un effort très novateur de pensée théologique.

Un mot de conclusion ?

Je voudrais remercier un ami, qui m’a beaucoup aidé dans la préparation de cette émission. Il s’appelle François Plagnard, et il est ingénieur en région parisienne. Nous avons lu Bonhoeffer en même temps pendant le confinement, et ses réflexions m’ont été extrêmement utiles. L’amitié est un trésor de grand prix, que Dieu nous a donné. Bonhoeffer en est un témoin parmi d’autres.

Pour aller plus loin ...

Si vous constatiez qu’un de ces liens n’est plus actif, merci de nous le signaler.

Partager