Dans le contexte des évènements dramatiques survenus le 16 octobre 2020, le pasteur Eric de Bonnechose a apporté le 18 octobre 2020 aux fidèles de l’Église Protestante Unie de Mérignac un éclairage biblique sur la laïcité.

Lecture biblique

15Alors les Pharisiens allèrent tenir conseil afin de le prendre au piège en le faisant parler. 16Ils lui envoient leurs disciples, avec les Hérodiens, pour lui dire : « Maître, nous savons que tu es franc et que tu enseignes les chemins de Dieu en toute vérité, sans te laisser influencer par qui que ce soit, car tu ne tiens pas compte de la condition des gens. 17Dis-nous donc ton avis : Est-il permis, oui ou non, de payer le tribut à César ? » 18Mais Jésus, s’apercevant de leur malice, dit : « Hypocrites ! Pourquoi me tendez-vous un piège ? 19Montrez-moi la monnaie qui sert à payer le tribut. » Ils lui présentèrent une pièce d’argent. 20Il leur dit : « Cette effigie et cette inscription, de qui sont-elles ? » 21Ils répondent : « De César. » Alors il leur dit : « Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » 22A ces mots, ils furent tout étonnés et, le laissant, ils s’en allèrent.

Matthieu 22 : 15-22

Dieu, ou les hommes ?

Il y a deux jours, un professeur d’histoire a été égorgé parce qu’il avait montré une caricature de Mahomet, à l’appui d’une discussion sur la liberté d’expression. Il a été égorgé au nom d’une compréhension de Dieu, et au nom d’une conception de la place du religieux dans la cité. Ce fait horrible, qui s’ajoute à une série d’autres faits précédents et tout aussi graves, nous oblige encore une fois à réfléchir. Et pas seulement à réfléchir, mais aussi à parler, et même à nous engager. C’est ce que je vais essayer de faire ce matin, en sortant du registre spirituel, psychologique et symbolique qui m’est plus familier.

Or, au moment où cette actualité terrible nous convoque, la liste de nos lectures bibliques pour chaque dimanche nous propose d’entendre un débat assez vif entre Jésus et quelques opposants religieux : ce texte bien connu sur le statut de l’impôt à verser à César, et qui s’achève par ces paroles célèbres : « rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. »

Au moment où l’actualité nous mobilise pour un combat de réflexion et d’engagement, nous recevons donc ce texte comme un repère, comme une arme spirituelle, comme une interpellation qui tombe à pic. Les religieux cherchent à piéger Jésus, en lui demandant de positionner la religion, soit en dépendance obéissante à l’État, soit en position résistante à l’Etat. Question classique, et qui n’est pas seulement celle des religieux de l’époque ! Nous naviguons sans cesse entre le texte biblique qui dit « soyez soumis aux autorités », et celui qui dit « il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes ».

La question des mesures sanitaires nous pose exactement cette question. En entrant dans ce temple, vous avez déposé votre nom et votre téléphone sur un papier, pour qu’on transmettre ces coordonnées à l’autorité sanitaire en cas de covid avéré pour l’un d’entre nous. En toute rigueur, la loi ne nous l’impose pas. C’est un choix de cette paroisse, comme d’autres le font aussi, de se tenir assez rigoureusement à des mesures qui évitent ainsi toute suspicion de laxisme de la part des autorités ou de la part des membres craintifs de notre communauté.

« Soyez soumis aux autorités, car toute autorité vient de Dieu », écrit l’apôtre Paul

Romains 13:1

Ou « à cause du Seigneur », comme le formule la première lettre de Pierre (1 Pierre 2:13).

Mais certains, dans notre communauté, ressentent difficilement ces mesures, trop contraignantes, rappelant trop de mauvais souvenirs d’une période où tout était surveillé, contrôlé, et parfois dénoncé. Et ceux-là invoquent l’esprit de résistance du protestantisme pour ne pas se plier aux mesures étatiques quand elles menacent trop les libertés individuelles.

« Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes »,

déclare Pierre au grand-prêtre qui lui reproche de parler du Christ (Actes 5 : 29).

De Jésus à la loi de 1905

« Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. » Par cette formule, Jésus semble renvoyer dos à dos les partisans d’une trop stricte allégeance de la religion au pouvoir politique, et les partisans d’une trop large revendication d’indépendance du religieux vis-à-vis du politique. Et bien-sûr aussi les partisans d’une domination du religieux sur le politique. Tout n’est pas rendu à César, et tout n’est pas rendu non plus à Dieu.

Je ne m’étendrai pas sur les très longs débats qui découlent de cette parole, pour savoir plus précisément qu’est-ce qui relève de César, et qu’est-ce qui relève de Dieu. Je voudrais ce matin souligner deux choses. Premièrement : que César – c’est-à-dire l’autorité politique – ait un domaine propre, une autonomie par rapport au religieux, est un fait extrêmement important, que nous n’avons vraiment intégré qu’assez récemment en France. La loi de séparation des Églises et de l’État, qui est un des piliers de la laïcité de notre pays, ne date que de 1905.

Et pour un lecteur de l’Évangile, il paraît étonnant qu’on ait mis près de 1900 ans à véritablement tirer les conséquences de cette parole de Jésus : « à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ». Il semble bien que ce qui éclot dans la laïcité française se nourrisse en partie, et sans en avoir bien conscience, de l’autonomie que déjà 1900 ans plus tôt Jésus reconnaissait à César.

Et – seconde remarque – cette constatation me conduit à la réflexion suivante. En ces temps troublés et meurtris par l’assassinat de vendredi dernier, il ne suffit pas que nous protestions, au même titre que les autres citoyens français et au même titre que tous les humanistes. Il ne suffit pas que nous défendions la liberté d’expression et l’interdit de telles violences, au nom de notre vision de l’homme et de la société. En effet, il faut dire en quoi l’Évangile lui-même le recommande.

Pour nous protestants, qui avons souffert d’une histoire d’intolérance et de persécutions religieuses, il ne suffit pas de dire à la société et aux musulmans que notre histoire justifie une laïcité qui nous permette de vivre notre foi même si nous sommes minoritaires. Il faut dire en quoi l’Évangile lui-même nous conduit vers la laïcité. En quoi Dieu lui-même nous invite à vivre dans une société où Dieu ne s’impose pas. Et je voudrais maintenant développer cela en trois points.

Liberté d’expression et Dieu créateur

Premièrement, le Dieu créateur est précisément celui qui crée l’espace de notre liberté. Dieu crée en se retirant, comme la mer crée la plage en se retirant. Si Dieu demeurait pleinement en toute chose, il n’y aurait que Dieu, et pas sa création. Nous sortons des mains de Dieu, mais ces mains ne continuent pas à nous manipuler, elles nous ont déposé sur une terre où nous pouvons désormais marcher en liberté. 

Sans cette liberté, pas de vie véritable, et pas d’amour véritable. Notre amour pour Dieu n’a du prix que parce que cet amour est libre. Dieu n’a que faire d’une soumission d’esclaves ou de pantins, même remplis de ses versets ou de ses sourates. A tout prendre, Dieu préfère qu’on lui crache à la figure ou qu’on le caricature, plutôt qu’on refuse la liberté à sa créature. Certes Dieu attend que nous écoutions et que nous suivions sa Parole ; mais exercer notre liberté d’humain, quelle que soit notre réponse à Dieu, c’est toujours honorer le geste créateur de Dieu.

Il est donc incompréhensible, illogique, et pour tout dire blasphématoire de penser que Dieu veuille nous contraindre, et en particulier restreindre notre liberté d’expression à son égard. Les interdits que nous attribuons à Dieu, dans ce domaine, ne sont que les projections de nos propres peurs. C’est nous qui craignons les paroles qui nous contestent, pas Dieu. C’est nous qui avons peur des pensées qui diffèrent des nôtres, pas Dieu. Ses pensées ne sont pas nos pensées, et pourtant c’est ainsi qu’il nous a aimés.

Il nous faut donc dire, et soutenir, que la liberté d’expression n’est pas seulement le moyen pratique de faire vivre ensemble des citoyens différents. Mais pour nous chrétiens, la liberté d’expression est le désir le plus profond du Dieu qui nous a créés. Elle fait partie de notre nature de créature, et de notre vocation à aimer.

Reconnaître l’autre : un fruit de la croix

Deuxièmement, Jésus-Christ nous engage dans une relation respectueuse de l’altérité. Séparer César et Dieu, c’est reconnaître que l’autre a droit de cité à côté de moi. Y compris et surtout lorsque cet autre est différent, me résiste, m’irrite et me contredit. C’est tout l’enjeu de la figure du serviteur souffrant : un Messie qui ne s’impose pas, mais qui s’expose ; un Messie qui ne cherche pas à faire taire ses adversaires, mais qui lui-même finit par se taire quand on l’accuse ; un Messie qui ne réduit pas à néant ceux qui ne croient pas en lui, mais qui lui-même passe par le néant de la croix et de la mort.

Tout au long de son ministère, Jésus n’a de cesse de rencontrer l’autre dans sa singularité, et de l’extraire du poids écrasant des règles sociales et religieuses qui s’appliquent de façon aveugle, sans considération des personnes et des situations. Jésus fait sans cesse émerger l’autre comme sujet d’une relation et non pas comme objet d’un système. Jésus fait sans cesse émerger l’autre comme autre, parce que là est l’amour. Aimer ceux qui nous ressemblent, c’est une façon de nous aimer nous-mêmes. Aimer l’autre différent, là est la nature même de l’amour. Comme dit Paul, l’amour est patient, l’amour ne se gonfle pas d’orgueil, l’amour pardonne (1Corinthiens 13).

La croix elle-même est le signe que Jésus se dépouille, se vide de lui-même (selon le terme utilisé par Paul en Philippiens 2), pour que tout homme puisse être rempli d’une vie nouvelle. C’est le comble de la considération de l’autre différent. La croix est le lieu où nous apprenons ce qu’est l’amour. On perçoit cela parfois dans l’accompagnement d’une personne en détresse ou en grande tension intérieure : être là auprès de lui ou d’elle, disponible, c’est se dépouiller de ses projets, de ses tentations de répondre et de réagir vivement, pour laisser l’autre se déployer, déposer son fardeau ou sa colère, et pouvoir ainsi avancer dans le chemin de sa vie.

La laïcité, la séparation des Églises et de l’État, peut alors être comprise spirituellement comme une reconnaissance de l’altérité des pensées et des croyances. Nous pouvons bien-sûr prier pour que chacun dans ce pays reconnaisse que Jésus-Christ est Seigneur, et témoigner dans ce sens. De même nous n’avons pas à approuver toutes les opinions et tous les comportements. Mais le Christ est mort pour que nous n’imposions pas nos opinions aux autres, et pour qu’avant toutes choses nous les aimions. Si rien ne peut être rendu à César – cet autre étranger, envahissant et païen – alors rien ne peut valablement être rendu à Dieu.

Esprit Saint et Démocratie

Le Dieu créateur fonde donc l’exigence de la liberté de pensée et d’expression.

Le Christ mort pour nous fonde l’exigence d’une reconnaissance de l’autre différent.

Enfin l’Esprit Saint fonde l’exigence d’une cité démocratique. Une cité où chacun a reçu en lui-même assez d’esprit, assez de lumière, pour apporter sa contribution au destin commun.

Il y a évidemment dans la Bible une grande diversité de manifestations de l’Esprit Saint. Il y a en particulier toutes ces figures de rois, de prophètes, de prêtres qui sont oints, qui reçoivent l’Esprit Saint pour exercer un ministère personnel. Dans le peuple, devant le peuple, au-dessus du peuple, ils sont qualifiés particulièrement pour diriger, guider, inspirer le peuple dans sa marche vers Dieu.

La Pentecôte vient diffuser l’Esprit Saint dans l’ensemble du peuple des croyants. Désormais tous reçoivent l’Esprit qui les rend capables de témoigner du même Seigneur. Désormais – et c’est un point d’insistance particulier de la Réforme protestante – tous deviennent prêtres, prophètes et rois. Et, chose essentielle aussi, cet Esprit ne s’exprime pas de façon anarchique dans un corps désordonné où chacun parlerait à tort et à travers, mais l’Esprit tisse une communion fraternelle, une unité profonde dans laquelle chacun trouve sa juste place.

La vie de l’Esprit Saint dans l’Église nous fournit ainsi le modèle d’une société où chacun peut et doit apporter sa parole, sa contribution, son don propre à la construction commune. Aucun chef, aucun groupe supérieur ne peut s’arroger un pouvoir dont il exclurait les autres. La vie de l’Esprit, la communication de l’Esprit, la créativité que l’Esprit communique à chacun, suggère le modèle d’une société de coopération et de créativité, de dialogue et de diversité. Une société démocratique, non pas parce que sa constitution l’a écrit quelque part, mais parce qu’effectivement elle permet l’expression et la contribution de tous.

Le serviteur qui sait pas qu’il l’est

Chers frères et sœurs, qu’il me soit permis de le dire aujourd’hui, ce n’est pas seulement un homme qui a été massacré vendredi dernier, ce n’est pas seulement la République et ses valeurs qui ont été offensées, mais c’est Dieu lui-même qui a été égorgé. Le sang de l’agneau qui ne cesse de couler à chaque fois que l’on se trompe de Dieu.

Un mot encore : en disant ces choses, j’ai conscience d’un danger. En effet, si la liberté d’expression, si la laïcité et si la démocratie correspondent secrètement au désir du Dieu créateur, sauveur et inspirateur, au désir du Dieu trois en un, au désir du Dieu des chrétiens, est-ce que les musulmans – et d’autres avec eux – ne vont pas être encouragés à dire : « voyez à quel point ce système politique est chrétien, et donc ne nous fait pas de place d’une façon vraiment sincère. Voyez à quel point ce système politique est étranger à notre foi, et nous fait violence » ?

Il faut assumer cela. Il faut assumer le fait que toutes les religions ne se valent pas, et que certaines mieux que d’autres – quand elles ont bien compris leur génie propre – ont en elles les ressources pour fonder un véritable respect de la diversité. Il faut assumer aussi le fait que la liberté d’expression, la laïcité et la démocratie puissent être le flambeau de gens qui ne croient pas en Dieu. Il faut même se réjouir du fait que la laïcité française ait dû se conquérir en combattant contre une église chrétienne, masquant ainsi l’effet puissant de la parole du Christ : « rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. »

Dans les lectures proposées pour ce jour, on trouve un passage du prophète Ésaïe, au chapitre 45 :

Voici ce que le Seigneur déclare à Cyrus, l’homme qu’il a consacré :

« Je te donne mon appui, pour te soumettre les nations, pour ôter aux rois leur pouvoir et ouvrir devant toi les portes verrouillées des villes. Moi-même je marche devant toi pour aplanir les obstacles, fracasser les portes de bronze et briser les verrous de fer. Je te livre les trésors secrets et les richesses bien cachées.  Ainsi tu sauras que je suis le Seigneur, que je t’engage personnellement, moi, le Dieu d’Israël. Pour l’amour d’Israël, mon peuple, le serviteur que j’ai choisi, je t’ai pris à mon service. Et je te fais cet honneur alors que tu ne me connais pas. »

Parfois Dieu sait faire avancer son Royaume grâce à des hommes qui ne croient pas en lui, et qui n’ont pas conscience d’être ses serviteurs. Parfois Dieu sait se cacher même dans ce qui semble sans Dieu.

Amen

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