Prédication du pasteur Roland Revet, le 2 février 2020, Bordeaux-Bastide sur:

Luc 2: 22-35 (18 + 33)

Lectures : Psaume 126 ; Luc 24, 13-27

Parmi les textes qui nous étaient proposés pour ce dimanche, j’ai retenu ces versets de l’évangile de Luc. Il s’agit en fait d’un passage qui, dans la tradition liturgique de l’église latine, marque la fin du cycle de Noël. Cela a donné lieu à une fête, célébrée le 2 février, 40 jours après Noël, appelée la chandeleur et qui a plus ou moins succédé à d’anciennes fêtes romaines marquant l’approche de la fin de l’hiver.

Ce texte de la présentation de l’enfant Jésus au temple et de la prophétie du vieux Syméon était toujours lié à cette fête du 2 février. Bien que nous n’ayons pas conservé cette fête dans notre tradition réformée, rien ne s’oppose à ce que nous marquions cette journée de la chandeleur en écoutant l’évangile de Luc. Luc est d’ailleurs le seul à nous donner autant de précisions sur les événements de la petite enfance de Jésus, y compris l’annonce à Marie, la naissance à Bethléem, les bergers, la circoncision, et, ici la visite au temple de Jérusalem pour l’offrande traditionnelle et la rencontre avec le vieux Syméon. Il y aura encore ensuite la prophétesse Anne et l’épisode de Jésus à 12 ans au temple. Tout cela ne se trouve que chez Luc. Il n’y a que l’histoire avec les mages qu’il ne nous raconte pas, il l’a laissée à Matthieu. Ensuite, on va entrer directement dans ce qui touche au ministère de Jésus adulte, son message et ses actes.

Profitons donc encore un peu de Noël, puisque ce texte nous y invite. J’ai pensé ce matin ne pas commenter l’ensemble du passage, mais m’arrêter plutôt à un verset, le verset 33, auquel j’ajouterai le verset 18 un peu plus haut, qui se trouve dans le récit concernant les bergers :

Le père et la mère de Jésus s’étonnaient (ou : étaient tout étonnés ; étaient émerveillés) de ce que Syméon disait delui. (v 33)

Ou encore :

Tous ceux qui entendirent les bergers furent étonnés, (ou émerveillés) de ce qu’ils leur disaient. (v 18)

Donc, ces gens étaient étonnés, émerveillés, frappés, dans l’admiration, selon ce que nous dit l’évangile de Luc.

Aujourd’hui, il y a une expression assez fréquente dans nos conversations, c’est : « ça ne m’étonne pas ! », on va même souvent jusqu’à dire, ironiquement : « tu m’étonnes ! », justement pour dire que ça ne nous surprend pas. Est-ce que ça ne serait pas devenu une des caractéristiques de notre époque : qu’est-ce qui pourrait bien encore nous étonner ? Nous sommes souvent inquiets, indignés, parfois révoltés, plusrarement enthousiasmés, mais étonnés, surpris, on ne l’est plus guère. Au contraire, on s’attend à ce que des choses qui auraient autrefois paru étonnantes arrivent maintenant tout naturellement et on a plutôt tendance à rouspéter quand elles n’arrivent pas assez vite.

Je pense par exemple aux premières télés qui ont étonné les gens de ma génération : dans les années 50, une seule chaîne en noir et blanc, avec un nombre limité de récepteurs uniquement dans certaines régions. Et puis, vers la fin des années 60 une deuxième chaîne en couleurs pour ceux qui pouvaient s’offrir ce genre de poste. Dans le village où nous habitions alors, il n’y avait qu’un seul de ces récepteurs et ceux qui n’avaient pas eu l’occasion de voir cette télé en couleurs y croyaient à peine. On recevait ces images, pas toujours très bonnes, avec une reconnaissance respectueuse, sans savoir exactement comment elles étaient produites et on s’étonnait en se rappelant combien il était parfois difficile, quelques années plus tôt, de parvenir à entendre clairement radio Londres sur les ondes courtes pendant la guerre ! Aujourd’hui, personne ne s’étonne plus de la télé, ce qui étonnerait c’est plutôt que quelqu’un n’ait pas la télé, et si la télé ne marche pas, on ne s’étonne pas, on se fâche et on proteste.

Pareil pour ce qui est de l’espace. Le premier spoutnik et Iouri Gagarine nous ont estomaqués et enthousiasmés. Aujourd’hui, on nous dit qu’on a trouvé une exo planète de plus ou qu’on est allés recueillir un peu de poussière dans la queue d’une comète à quelques dizaines d’années-lumière et ça nous trouble certainement moins que la traversée de la Manche par Louis Blériot n’avait bouleversé ses contemporains.

Il y a beaucoup de nouvelles comme ça qui ne nous étonnent plus guère, même quand elles affectent l’essentiel : 37 millions de personnes atteintes du sida dans le monde, plus de 10% de la population mondiale n’a toujours pas accès à l’eau potable, la glace des pôles qui fond à toute vitesse, et bien d’autres choses du même genre, ça nous inquiète, ça nous révolte, mais ça ne suscite à proprement parler ni notre étonnement, ni notre enthousiasme.

Il est vrai que nous sommes aujourd’hui bombardés de tellement de nouvelles, agressés de tant d’informations, que nous ne réagissons peut-être plus comme les générations qui nous ont précédés il y a un ou deux siècles. Et puis, quelque part, il y; a des endroits où on s’arrange pour que l’étonnement, la surprise, fassent tout de suite place au désir d’autre chose. Ça s’appelle la pub ! Ce téléphone portable que nous venons d’acquérir, nous savons, parce qu’on nous en persuade, qu’il est déjà ringard et que, d’ici quelque temps, il faudra le changer pour ne pas passer pour des dinosaures aux yeux de nos collègues, voire, pire, de nos petits-enfants ! Alors, on ne s’étonne plus, mais on guette le modèle suivant…

Nous voici 40 jours après Noël, traditionnellement, ce texte de Luc nous invite à y réfléchir encore, alors interrogeons-nous : est-ce que Noël sera comme les machines à laver, les ordinateurs, la dernière voiture hybride ou les promesses des hommes politiques ?
C’est-à-dire qu’on ne s’y intéresse guère car on attend ce qui va venir succéder à tout ça. Est-ce que Noël a déjà fini de nous étonner ? Il est vrai qu’on a tellement souvent entendu « en ce temps-là parut un édit de César Auguste » qu’on a tendance à ne plus y prêter attention. C’est cyclique : Noël, le Jour de l’An, les bougies, les cadeaux, les Rois, la galette, les soldes, la semaine de l’unité, et nous arrivons aux crêpes de la chandeleur !

Je pense à une chanson du pasteur Alain Burnand, de Lausanne, évoquant justement Noël et qui disait : « À quoi bon parler de Jésus, nouveau-né du mois de décembre, si janvier le réduit en cendre dès que Noël a disparu ? »

En effet, à quoi bon ? À quoi bon, non seulement Noël, mais tout l’évangile si ça n’est pas plus étonnant que ça ? Les bergers, Marie, Joseph, Syméon, ont été étonnés bien sûr. Mais les autres ? L’empereur Auguste, le gouverneur Quirinius, et même l’aubergiste de Bethléem, ça leur était évidemment complétement égal, ça ne les a même pas atteints.

Et nous ? Nous qui en savons tout de même un peu plus sur la question que Quirinius ou Auguste, est-ce que ça nous bouleverse ?
Nous connaissions un couple à Montpellier, des bons chrétiens, sympathiques, ouverts. Un jour ils ont fait le concours du Midi-Libre, c’était je crois pour gagner une magnifique voiture ou une superbe villa. Ils ont franchi avec succès les premières étapes. Ça devenait palpitant. Un dimanche matin, on sonne à leur porte. Deux messieurs bien mis, avec un attaché-case : « Monsieur et Madame Untel, bonjour, nous avons une excellente nouvelle pour vous ». Formidable, ç’est sans doute le concours. Ils font entrer au salon, s’apprêtent à servir quelque chose, du café ou du champagne. Et l’un des visiteurs dit : « Savez-vous que Jésus est mort pour vous et qu’il est ressuscité ? » Zut ! Ça on le savait déjà depuis longtemps ! Est-ce qu’on ose se dire déçu par une pareille nouvelle ?

C’est que Noël, celui de Bethléem, pas celui des Galeries Lafayette ou d’Auchan, c’est un peu devenu de l’histoire… plus de 2000 ans, c’est vieux ! Même si on y croit sincèrement. Au fond, qu’est-ce que ça dit ? Dieu est venu, il s’est intéressé à l’humanité, il est resté un peu, et puis il est reparti. Et maintenant, malgré nos cantiques et nos prières, il n’est plus ici. On a remis Dieu au ciel, on a rangé la crèche. Pourtant, Jésus l’avait dit : « là ou deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux ». Voilà qui devrait nous étonner si nous arrivions à percevoir cette présence.

Si Marie, Joseph et les bergers se sont étonnés, si le vieux Syméon a été bouleversé et s’il s’est dit qu’après ça il n’avait rien de plus formidable à attendre de la vie, c’est qu’aucun d’eux n’a douté à ce moment-là de la présence de Dieu dans ce petit enfant. Comment se fait-il que cette nouvelle ait tant de mal à être reçue, qu’elle laisse tant de gens indifférents etnous-mêmes parfois si tièdes ?

Robert Escarpit, écrivain bordelais et chroniqueur au journal Le Monde dans les années 60, 70, avait écrit un jour une « Lettre ouverte à Dieu ». Poli et respectueux, il expliquait à Dieu (qu’il appelait « Monsieur ») qu’il ne croyait pas en lui, mais qu’il aimait s’entretenir avec lui des grandes questions concernant l’humanité. J’avais retenu une phrase qui m’avait particulièrement frappé ou, comme on dit aujourd’hui, interpelé :
« Une fois, Monsieur, vous avez échappé à vos gorilles, et vous avez couru vers les hommes. C’était du temps de Jésus. Mais on vous a repris, et le cordon de police s’est refermé autour de vous ».

Tout est dit, non ? Y compris notre propre malaise si jamais nous avions un peu l’impression d’être nous aussi pour quelque chosedans le cordon de police !

Si nous venons ici plus ou moins régulièrement, si de temps en temps ou quotidiennement, nous ouvrons notre Bible, c’est pour nous ressaisir, redécouvrir les traces de la présence de Dieu et réapprendre à nous étonner du fait qu’il ait voulu courir vers les humains et réorienter ainsi le cours de l’histoire. Chaque jour, nous sommes devant l’avenir inconnu, l’avenir de notre pays, de notre continent, l’histoire de l’humanité, avec ses convulsions, ses menaces, ses fanatismes, l’avenir de notre Église aussi, dont nous ne savons plus si son témoignage est assez convaincant pour transmettre autour de nous l’étonnement de l’évangile, le transmettre précisément à celles et ceux à qui il est destiné mais que, peut-être par prudence, nous avons tellement emballé et modifié que ça ne passe plus très bien…

Si seulement nous pouvions, ensemble et individuellement, nous entraîner et parvenir à prendre toutes ces promesses de l’évangile au sérieux, croire que c’est vrai, que nous ne sommes pas seuls, que Dieu agit comme il l’entend et bien sûr en dehors de nos structures, de nos théologies, de nos confessions de foi, recevoir cette assurance que, depuis Noël, il est là, présent avec nous, incognito sans doute, mais agissant. Une présence qui ne s’impose pas, qui s’offre, qui se propose. Une présence humble et discrète parce que c’est ainsi que l’amour se manifeste, pas par la force ou le défi. C’est justement ça qui est étonnant, que le Dieu créateur ait choisi d’être présent de cette façon-là et pas comme un seigneur tonnant et tonitruant. C’est ça qu’il faut redécouvrir pour s’en étonner et en vivre, avec lui, côte à côte, comme les pèlerins d’Emmaüs sur le chemin où il nous accompagne pour nous redire son amour et nous expliquer comment le suivre pour que quelque chose change dans ce monde.

C’est d’ailleurs ainsi que se terminait la chanson du pasteur Burnand dont je vous ai parlé, ce sera notre feuille de route si vous voulezbien :

« Si nous voulons un vrai Noël, il nous faut le suivre à la trace et que sa volonté se fasse sur notre terre comme au ciel. »

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