... le moment où Dieu révélera ses enfants

Prédication du pasteur retraité Marc Spindler apporté le 12 juillet 2020 au Temple de l’Église Protestante Unie de Talence.

Lecture biblique

Romains 8 : 18-23

18. J’estime que nos souffrances du temps présent ne sont pas comparables à la gloire que Dieu nous révélera.
19. La création entière attend avec impatience le moment où Dieu révélera ses enfants.
20. Car la création est tombée sous le pouvoir de forces qui ne mènent à rien, non parce qu’elle l’a voulu elle-même, mais parce que Dieu l’y a mise. Il y a toutefois une espérance :
21. c’est que la création elle-même sera libérée un jour du pouvoir destructeur qui la tient en esclavage et qu’elle aura part à la glorieuse liberté des enfants de Dieu.
22. Nous savons, en effet, que maintenant encore la création entière gémit et souffre comme une femme qui accouche.
23. Mais pas seulement la création : nous qui avons déjà l’Esprit Saint comme première part des dons de Dieu, nous gémissons aussi intérieurement en attendant que Dieu fasse de nous ses enfants et nous accorde une délivrance totale.

Ce passage de l’épître aux Romains est indiqué pour aujourd’hui dans la liste œcuménique que nous suivons et cela tombe bien avec les annonces diffusées cette semaine par Anne Daniels, secrétaire de l’Église protestante unie de Bordeaux en vue de préparer la saison spéciale d’automne sur le thème de l’Église verte.

Tout le monde en parle, le dernier numéro de Réforme est totalement sous le signe de l’Église verte. De fait ce projet est porté en commun par la Fédération Protestante de France, le Conseil d’Églises chrétiennes en France, la Conférence des évêques de France (pour l’Église catholique romaine), et l’Assemblée des évêques orthodoxes de France.

Que dire de plus ? Que dire de moins ? Ce qui nous intéresse, c’est le rapport entre ce projet et la révélation biblique. Dans notre Église la prédication n’est pas un discours de propagande, mais une explication de texte, une lecture de l’Écriture sainte sur laquelle notre foi, et notre Église elle-même sont fondées.

Or le discours sur l’Église verte s’appuie expressément sur la Bible et très spécialement sur le passage de Romains 8 que nous avons lu. Voici quelques arguments pris dans le programme de l’Église verte :

Pourquoi le label Église verte :

Parce que nous croyons que Dieu se révèle par son œuvre, et qu’il l’a confiée aux hommes qui doivent la cultiver et la garder,

Parce que la crise écologique nous engage à entendre le cri de la terre qui “gémit en travail d’enfantement” (Rm 8,22) et à choisir, dans l’espérance, des modes de vie qui préparent l’émergence d’une création nouvelle maintenant et au delà, …

 

Entendre le cri de la terre qui gémit en travail d’enfantement 

En somme ce passage de Romains est une sorte de Marseillaise de l’Église verte! Mais que dit vraiment l’apôtre Paul dans ce passage exceptionnel dans l’annonce d’un salut cosmique ?

En relisant ce passage j’ai été surpris par la mention des souffrances des chrétiens. Il ne s’agit pas au départ des souffrances de la création, mais de celles des croyants.

Voici le début de notre passage :

«J’estime que nos souffrances du temps présent ne sont pas comparables à la gloire que Dieu nous révélera » (verset 18).

Ce qui me trouble, c’est que nous-mêmes, ici à Talence, à Bordeaux et disons en Europe, nous ne subissons pas de souffrances liées à notre condition de chrétiens. Nous sommes libres, évidemment dans le respect des règlements sanitaires qui limitent notre vie personnelle et paroissiale, mais nous pensons que c’est provisoire.

Comment un auditoire qui ne connaît pas la souffrance du chrétien peut-il prendre son point de départ comme l’apôtre dans les souffrances du temps présent ?

Je pars du principe que l’Église chrétienne est universelle et qu’elle est pour ainsi dire partout présente sur notre planète. Or dans des dizaines de pays du monde les chrétiens sont persécutés, discriminés, parfois massacrés de sang froid, comme au Burkina Faso. L’information sur ce sujet ne manque pas. Nous pouvons lire ou écouter les nouvelles de l’organisation protestante Portes Ouvertes, de l’organisation catholique AED (Aide à l’Église en Détresse) ou de l’association catholique ancienne L’Oeuvre d’Orient. Une synthèse poignante a été publiée en 2014 sous le titre Le livre noir de la condition des chrétiens dans le monde.

Et nous pouvons aussi rappeler les souffrances du peuple huguenot après la révocation de l’Édit de Nantes. Le nom de Marie Durand est maintenant célèbre à Bordeaux. Jeune fille du Bouschet de Pransles en Ardèche, elle fut arrêtée comme otage dans la traque de son frère pasteur, et emprisonnée à Aigues-Mortes. Elle y resta pendant 38 ans.

Ceux qui persécutent les chrétiens ne perçoivent pas la lumière intérieure qui les fait vivre (sauf exceptions miraculeuses de persécuteurs convertis comme l’apôtre lui-même). C’est pourquoi l’apôtre Paul est sûr que leur identité d’enfants de Dieu sera révélée un jour. Je propose donc de lire ces lignes de Romains 8 avec la vision des chrétiens qui souffrent à cause de leur foi. C’est la suite logique du passage précédent, au verset 17 :

« Si nous souffrons avec lui (Christ) ; nous serons aussi avec lui dans sa gloire ».

Comment l’apôtre Paul a-t-il vécu cette souffrance avec le Christ ? Un passage décisif est ici dans l’épître aux Colossiens où il entre personnellement dans les souffrances du Christ lui-même et pense y apporter une sorte de complément.

« Je me réjouis maintenant dans mes souffrances pour vous; et ce qui manque aux souffrances de Christ, je l’achève en ma chair, pour son corps, qui est l’Église. » (Col 1, 24).

Je pense aussi à Blaise Pascal, écrivant « Jésus sera en agonie jusqu’à la fin du monde: il ne faut pas dormir pendant ce temps-là. » 

Comment interpréter alors les souffrances de la création, des créatures animées et des éléments inanimés ?

En somme, l’univers entier est associé à la souffrance des chrétiens dispersés sur toute la terre, pourchassés, mis en quarantaine, mis en prison, vendus comme esclaves ou tout simplement massacrés. La véritable nature des enfants de Dieu, du peuple de Dieu en somme, n’est pas évidente. Parfois ils se cachent eux-mêmes et n’osent pas se manifester comme tels. Paul voit la création souffrir avec les enfants de Dieu.

Quelle est cette souffrance de la création ?

Il ne s’agit pas d’une pathologie indépendante, agricole, climatique, mesurable par des calculs statistiques.

Parler de cri de la création, de gémissement, d’expression de volonté ou de refus, est comme le remarque avec raison Calvin dans son commentaire, c’est une prosopopée, autrement dit c’est l’agent humain qui met sa voix sur les choses qui ne parlent pas. C’est un jugement humain, une évaluation humaine.

Quand je lis qu’il faut entendre le cri de la terre, je comprends bien que ce cri n’est pas poussé par la terre elle-même, mais c’est la traduction humaine de phénomènes et de mouvements perçus et analysés par des groupes de recherche appartenant à différentes disciplines scientifiques, mais à l’exclusion des sciences bibliques et théologiques.

En somme l’Église verte cherche à entendre le cri de la terre, mais que fait-elle des souffrances du temps présent dont parle l’épître aux Romains ?

L’apôtre Paul emploie ici une analogie que le manifeste de l’Église verte a reprise, celle des douleurs de l’accouchement, qui ouvre une perspective positive car si tout va bien, une naissance va se produire pour le bonheur de tous.

Le prophète Ésaïe emploie déjà cette analogie dans sa vision des derniers temps, qu’on appelle son eschatologie.

Ch.26 v.9
« Pendant la nuit moi aussi je désire ta présence …
v.17-18 « Devant toi Seigneur nous avons été comme une femme qui va mettre au monde un enfant : elle se tord de douleur et crie. Nous aussi nous devions mettre au monde quelque chose. Nous étions dans les douleurs, mais nous n’avons donné le jour qu’à du vent, semble-t-il. Nous n’avons pas su apporter le salut à la terre ni de nouveaux habitants au monde. »

Voir aussi Ésaïe 66 v. 8

Le prophète Jérémie compare Jérusalem perdue de détresse à une femme qui se tord de douleur au moment d’accoucher Jérémie 22,23.

L’analogie entre le peuple d’Israël et une femme saisie par les douleurs de l’accouchement se trouve encore chez le prophète Osée 13,13 et chez le prophète Michée 4,9 : « Tordez-vous de douleur, criez comme une femme qui accouche ! Vous allez devoir quitter la ville, camper dans les champs et aller jusqu’à Babylone »…

Le passage de Romains qui guide aujourd’hui notre prédication conjugue les souffrances humaines et les souffrances cosmiques. L’univers accompagne le peuple de Dieu dans ses tribulations. L’un et l’autre sont promis à la gloire, la gloire des enfants de Dieu. Ce n’est pas une gloire égoïste, c’est une gloire partagée. Quand on parle de gloire de Dieu, on désigne sa présence lumineuse et puissante. Nous avons entendu la prière d’Ésaïe : « Pendant la nuit moi aussi je désire ta présence ».

Gardons-nous de vouloir un monde où la justice habitera, peut-être, mais où Dieu n’aura plus de place, et au lieu d’avoir le Royaume de Dieu, on aura le royaume de l’humanité sans Dieu !

 Marc Spindler

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