Culte de la cité du 26 janvier 2020 avec le pasteur Frédéric Rognon

Lectures bibliques (à lire en ligne)

Chers amis, chers frères et sœurs en Jésus-Christ,

Le Pasteur Frédéric Rognon lors de sa prédication au Temple du Hâ à BordeauxLorsque nous ouvrons la Bible pour essayer d’y trouver un éclairage quant à notre responsabilité de chrétiens et de citoyens face à l’environnement, face au dérèglement climatique, face aux générations futures, nous avons tendance à nous tourner vers les premiers chapitres de la Genèse. Nous allons logiquement privilégier ces récits de Création, et notamment cette mission confiée à l’homme, au chapitre 2 de la Genèse, au verset 15, de « garder le jardin terrestre » ; et on relèvera que le verbe hébreu « shamar », que l’on traduit par « garder », est le même auquel le narrateur a recours pour « garder les commandements de Dieu ». Nous devons donc garder la planète avec le même soin, le même scrupule, la même attention, le même amour, que pour garder les commandements divins. Nous nous tournons donc vers la Genèse, mais aussi vers d’autres récits de Création : le magnifique Psaume 104 où les hommes et les animaux vivent en bonne harmonie et louent tous le Seigneur ; les étranges chapitres 38 à 41 du livre de Job où la Création est décrite par le menu sans aucune mention de l’homme. Nous nous tournons également vers le Nouveau Testament, où la sollicitude de Dieu envers toutes ses créatures est manifestée dans les évangiles, et où, au chapitre 8 de l’épître aux Romains, la Création soupire et souffre les douleurs de l’enfantement, en attendant une re-Création. Nous connaissons ces textes, que nous consultons de plus en plus ces derniers temps, avec cette préoccupation de comprendre quel doit être notre engagement, en tant que chrétiens et en tant que citoyens, vis-à-vis des questions écologiques.

Ce matin, je vous propose une autre approche, un autre biais, et d’autres textes, pour aborder la question de notre responsabilité face à l’avenir de la planète qui nous porte : un biais plus original, un point de vue qui nous déplace, nous décale, nous décoiffe peut-être, une relecture qui nous interpelle et nous remet en question en profondeur. Et il me semble que ce culte pour la Cité, dans la bonne ville de Bordeaux, nous en offre tout spécialement l’occasion.

« Maître, nous voudrions te voir accomplir un miracle. Il ne vous sera pas donné d’autre miracle que celui du prophète Jonas. Et pourtant, il y a ici plus que Jonas ».

Cela ne vous aura pas échappé, chers amis, Jésus n’a pas accompli tous les miracles qu’on lui a demandé de réaliser. Jésus n’est pas le Père Noël, auquel on passe commande pour des cadeaux soigneusement choisis, avec l’assurance qu’il nous les apportera, bien emballés dans du papier scintillant. Non, Jésus n’est pas le Père Noël. Et lorsqu’on le sollicite pour accomplir un miracle pour le spectacle, pour la distraction, comme on demande à un singe savant de faire son numéro, ou plus sérieusement pour vérifier son identité, pour qu’il prouve par une performance qu’il est bien celui qu’il prétend, comme on exigerait qu’il livre son ADN, lorsqu’on veut qu’il fournisse des preuves de son identité supposée, alors il renvoie ses interlocuteurs, scribes et pharisiens, au seul miracle de Jonas.

Jonas : vous vous souvenez, le petit prophète de l’Ancien Testament, qui voulait fuir le Seigneur, qui a passé trois jours et trois nuits dans le ventre d’un grand poisson, avant d’en être recraché sur la terre ferme et d’aller finalement prophétiser à Ninive. Un conte pour enfants ! Un roman à la Pinocchio ou à la Moby Dick de Melville ! De la littérature ! Comment voulez-vous croire à de telles balivernes ? Trois jours et trois nuits dans le ventre d’un poisson, et survivre… Et pourtant, les interlocuteurs de Jésus y croient. Car ça c’est vraiment un miracle, qui fait partie de la tradition. « Mais il y a ici plus que Jonas », dit Jésus. Et il dira aussi : « Il y a ici plus que Salomon, plus qu’Abraham, plus que le Temple… », convoquant des figures illustres ou des lieux très importants de l’Ancien Testament, pour dire qu’il leur est supérieur. C’est ce que les exégètes appellent, dans leur jargon d’exégètes, une « christologie de supériorité ». Jésus l’emporte en puissance et en éclats sur le Temple, sur Abraham, sur Salomon, sur Jonas. Mais nous n’aurons pas la preuve tangible de cette supériorité ; car Jésus n’accomplira pas le miracle demandé. Simplement, par analogie avec les trois jours et trois nuits de Jonas immergé, il annonce le temps qu’il passera enterré, et sa sortie du tombeau, vivant et vainqueur de la mort. Le miracle est encore plus éclatant, c’est là que se situe la supériorité. Mais vous ne le verrez pas : c’est une question de foi et de vie, non de puissance manifeste, spectaculaire, son et lumières. Jésus n’a donc pas réalisé tout ce qu’il aurait pu faire, surtout lorsque la puissance demandée était déconnectée de la foi et de l’amour. « Fais-nous un miracle, là, ici, maintenant, n’importe lequel, vas-y, pour voir ce dont tu es capable… ! » Il aurait pu aussi chasser les Romains de Palestine, et il ne l’a pas fait. Il aurait pu aussi échapper à son arrestation, appeler à sa rescousse des légions d’anges, et il ne l’a pas fait. Il aurait pu aussi éviter la souffrance et la mort, être dispensé de boire la coupe de douleur, et il ne l’a pas fait. Il aurait pu se prévaloir d’un rang d’égalité avec Dieu, mais il a préféré s’abaisser en devenant semblable aux hommes, comme le dit Paul aux Philippiens. Tout ce qui était à sa portée, il ne s’en est pas emparé.

Quel sens tout cela peut-il bien avoir pour nous aujourd’hui ? Si Jésus n’a pas fait tout ce qu’il était en mesure de faire, lorsqu’il était sur terre, en quoi cela nous concerne-t-il à présent ? Eh bien, chers amis, cela a une importance et une portée décisives pour nous. C’est en tout cas le point de vue d’une personnalité locale, d’un juriste, sociologue et théologien protestant bordelais : j’ai nommé Jacques Ellul. Jacques Ellul avait la Bible dans une main, le journal dans l’autre, et à la fin de sa vie les yeux sur son ordinateur, et il cherchait à comprendre ce que cela signifie être chrétien dans notre société moderne, tellement marquée par l’omniprésence de la technique et de l’image. Or, aujourd’hui, grâce à la puissance technicienne, nous pouvons faire des tas de choses que Jésus accomplissait en tant que miracles. Guérir des malades, faire de la surpêche, modifier le climat, tout cela n’est plus miraculeux, ou bien c’est le miracle de la technique, mais c’est par métaphore, par abus de langage, que l’on parle alors de miracle. Et les transhumanistes nous promettent la victoire sur la mort d’ici 25 ou 30 ans. Oui, vous avez bien entendu, chers amis, nous sommes la dernière génération à mourir ! Et on ne rit plus trop de ces promesses, car le sérieux s’impose lorsqu’on constate les sommes mirobolantes, les millions et millions de dollars investis dans les recherches transhumanistes par des institutions publiques (la Nasa, le Pentagone) et privées (Google, Microsoft, Samsung). L’intelligence artificielle, le cyborg, l’homme augmenté, et surtout le soldat augmenté, infatigable, capable de voir à un kilomètre comme à 30 centimètres, et finalement le clonage reproductif, et l’immortalité assurée : voilà notre avenir radieux. Jésus, lui, n’a pas fait tout ce qu’il était en mesure de faire.

Ce déferlement technologique répond à une loi qui régit notre société moderne : « Tout ce qui est techniquement possible sera nécessairement réalisé ». C’est ce qu’on appelle la loi de Gabor, du nom d’un physicien hongrois, Dennis Gabor : peu importent les effets, peu importent les coûts. On fait tout ce qu’on peut faire parce qu’on peut le faire, et pour cette seule raison. Notre société a donc perdu tout sens des finalités : ce sont les moyens qui priment, et les moyens ont pris la place des fins. C’est ici que Jacques Ellul relit l’Evangile : Jésus n’a pas fait tout ce qu’il pouvait faire. Lui qui, en tant que Dieu, était tout-puissant, n’a pas usé de sa toute-puissance sans discernement. Il n’a mobilisé sa puissance qu’en vertu de l’amour. Aussi, si nous sommes des disciples du Christ, nous sommes invités à le suivre sur ce chemin : à transgresser et à profaner la loi de Gabor. À ne pas faire tout ce que nous pouvons pour la simple raison que nous pouvons le faire. C’est ici que la crise écologique prend ses racines. Et penser que l’on pourra surmonter la crise par un surcroît de technologie, par des solutions techniques aux problèmes posés par la technique, alors que ces solutions poseront à leur tour d’insondables problèmes, c’est bien entendu un leurre. Jacques Ellul a une pensée dialectique, il propose donc une dialectique à trois pôles : la puissance, l’impuissance, et la non-puissance. La puissance, c’est la capacité de faire des choses ; l’impuissance, c’est l’incapacité de faire ces choses ; et la non-puissance, c’est la capacité de faire des choses et le choix de ne pas les faire. Il nous propose donc d’entrer, à la suite du Christ, dans une éthique de la non-puissance.

Mais la pensée théologique de Jacques Ellul comprend deux autres dialectiques. Tout d’abord, le chrétien doit-il s’engager et comment ? Jacques Ellul distingue là aussi trois termes : l’engagement, le désengagement, et le dégagement. L’engagement consiste à s’investir dans des actions, à agir pour agir ; le désengagement consiste à ne rien faire ; et le dégagement, ou l’engagement dégagé, consiste à s’investir, mais après discernement, après avoir été soi-même libéré de tout carcan ou de tout conditionnement de nos manières de penser, de travailler, de consommer, de vivre. L’engagement dégagé, c’est l’engagement de celui qui a été libéré en Christ. Pour la sauvegarde de la planète, les chrétiens sont invités à un engagement dégagé.

Enfin, la troisième dialectique concerne notre regard sur l’avenir. Chers amis, quand vous regardez le futur, la vie à venir de vos enfants et de vos petits-enfants, êtes-vous plutôt optimistes ou pessimistes, pleins d’espoir ou désespérés. Jacques Ellul fait ici aussi jouer une dialectique à trois termes : l’espoir, le désespoir, et l’espérance. L’espoir est la perspective d’une amélioration de la situation à vues humaines, c’est donc un regard optimiste sur l’avenir. Le désespoir est l’absence de toute perspective, le pessimisme absolu. Tandis que l’espérance n’est ni l’espoir ni le désespoir : l’espérance est un concept théologique, qui signifie que nous pouvons compter sur les promesses de Dieu, même si l’avenir est bouché, même si plus rien ne semble possible. Jésus nous a promis qu’il serait avec nous tous les jours jusqu’à la fin du monde, et Dieu nous a promis que rien jamais ne nous séparera de son amour. Il ne nous a pas promis la réussite de la Cop 21 ni la fin du terrorisme, mais il nous a promis sa présence et son amour, y compris à travers les catastrophes qui s’annoncent. En d’autres termes, l’espérance surgit quand il n’y a plus d’espoir. Jacques Ellul était un pessimiste rempli d’espérance.

Et ces trois dialectiques entrent elles-mêmes en dialectique : éthique de la non-puissance, engagement dégagé, pessimisme rempli d’espérance. Tels sont les trois pôles de la vie chrétienne.

Nous sommes donc invités à relire la Bible sur un mode dialectique : Dieu a donné à l’homme la liberté de « dominer la terre », mais, en même temps, la mission de la « garder » de manière responsable et dans l’amour. Or, au cours de l’histoire, l’homme, dans les pays de tradition judéo-chrétienne, et notamment de tradition protestante, a brisé la dialectique, pour ne retenir que le pôle de la liberté, sans le pôle de la responsabilité et de l’amour, et c’est ainsi qu’il a dévasté la planète de manière effrénée. En tant que chrétiens, et d’abord en tant que citoyens d’un pays de tradition judéo-chrétienne, nous sommes amenés peut-être à plaider coupables, et nous avons vocation à renouer la dialectique : liberté et responsabilité en tension, liberté et responsabilité dans l’amour comme une régulation mutuelle entre ces deux pôles. Pour ne pas faire tout ce que nous sommes capables de faire pour cette seule raison, mais pour faire ce que nous pouvons faire quand cela s’inscrit dans un chemin de responsabilité et d’amour. A la suite du Christ, à l’image du Dieu de Jésus-Christ.

Seigneur, aide-nous à comprendre ce que tu attends de nous dans ce monde de puissance, de moyens, d’incertitudes, de fausses promesses, face à cet avenir sombre qui se profile, fais grandir en nous l’espérance. Et donne-nous la force et la sagesse de te rester fidèles, et de te suivre sur ton chemin.

Amen.


Prédication apportée par le Pasteur Frédéric Rognon, Professeur de Philosophie des religions à la faculté de Théologie Protestante de Strasbourg, et président de la commission Justice aumônerie des prisons de la Fédération protestante de France à l’occasion du culte de la cité au Temple du Hâ à Bordeaux le 26 janvier 2020.

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