Prédication délivrée le 11 octobre 2020 par la pasteure Elisabeth Brinkman à l’occasion du culte de reconnaissance des ministères

1ère lecture biblique

1. L’année de mort du rois Ozias,
je vis le Seigneur assis
sur un trône très élevé.
Sa traîne remplissait le temple.
2. Des séraphins se tenaient au-dessus de lui.
Ils avaient chacun six ailes :
deux pour se couvrir le visage,
deux pour se couvrir les pieds
et deux pour voler.
3. Ils se criaient l’un à l’autre :
« Saint, saint, saint, le SEIGNEUR de l’univers,
sa gloire remplit toute la terre ! »
4. Les pivots des portes se mirent à trembler
à la voix de celui qui criait,
et le temple se remplissait de fumée.
5. Je dis alors : « Malheur à moi ! Je suis perdu,
car je suis un homme aux lèvres impures,
j’habite au milieu d’un peuple aux lèvres impures
et mes yeux ont vu le roi, le SEIGNEUR de l’univers. »
6. L’un des séraphins vola vers moi,
tenant dans sa main une braise
qu’il avait prise avec des pinces sur l’autel.
7. Il m’en toucha la bouche et dit :
« Dès lors que ceci a touché tes lèvres,
ta faute est écartée, ton péché est effacé. »
8. J’entendis alors la voix du Seigneur qui disait :
« Qui enverrai-je ? Qui donc ira pour nous ? »
et je dis : « Me voici, envoie-moi ! »
9. Il dit : « Va, tu diras à ce peuple :
Écoutez bien, mais sans comprendre,
regardez bien, mais sans reconnaître.
10. Engourdis le cœur de ce peuple,
appesantis ses oreilles,
colle-lui les yeux !
Que de ses yeux il ne voie pas,
ni n’entende de ses oreilles !
Que son cœur ne comprenne pas !
Qu’il ne puisse se convertir et être guéri ! »
11. Je dis alors : « Jusques à quand, Seigneur ? »
Il dit : « Jusqu’à ce que les villes
soient dévastées, sans habitants,
les maisons sans personne,
la terre dévastée et désolée. »
12. Le SEIGNEUR enverra des gens au loin,
et il y aura beaucoup de terre abandonnée
à l’intérieur du pays.
13. Et s’il y subsiste encore un dixième,
à son tour il sera livré au feu,
comme le chêne et le térébinthe abattus,
dont il ne reste que la souche
– la souche est une semence sainte.

Ésaïe 6 : 1-13
L'autel du temple du Hâ, Bordeaux
Autel, Temple du Hâ, Bordeaux

2ème lecture biblique

5. Et les pharisiens et les scribes lui demandèrent: Pourquoi tes disciples ne suivent-ils pas la tradition des anciens, mais prennent-ils leurs repas avec des mains impures?
6. Il leur dit : « Esaïe a bien prophétisé à votre sujet, hypocrites, car il est écrit : Ce peuple m’honore des lèvres,
mais son cœur est loin de moi ;
7. c’est en vain qu’ils me rendent un culte
car les doctrines qu’ils enseignent ne sont que préceptes d’hommes.
8. Vous laissez de côté le commandement de Dieu et vous vous attachez à la tradition des hommes. »
9. Il leur disait : « Vous repoussez bel et bien le commandement de Dieu pour garder votre tradition.
10.Car Moïse a dit : “Honore ton père et ta mère”, et encore : “Celui qui insulte père ou mère, qu’il soit puni de mort.”
11. Mais vous, vous dites : “Si quelqu’un dit à son père ou à sa mère : le secours que tu devais recevoir de moi est qorbân, c’est-à-dire offrande sacrée…”
12. vous lui permettez de ne plus rien faire pour son père ou pour sa mère : 13. vous annulez ainsi la parole de Dieu par la tradition que vous transmettez. Et vous faites beaucoup de choses du même genre. »
14. Puis, appelant de nouveau la foule, il leur disait : « Ecoutez-moi tous et comprenez.
15. Il n’y a rien d’extérieur à l’homme qui puisse le rendre impur en pénétrant en lui, mais ce qui sort de l’homme, voilà ce qui rend l’homme impur. »

Marc 7 : 5=15

Pas facile, ce texte qu’on appelle la vocation d’Ésaïe ! Pourquoi le proposer pour ce culte de fête où nous accueillons une nouvelle pasteure et un nouveau Conseil presbytéral ?

Et puis ce langage : un trône, des séraphins, ces créatures mythiques à corps de serpent et munis de 6 ailes…, l’ourlet du manteau de Dieu, une braise apposé sur des lèvres, et un ordre de prophétiser le malheur jusqu’à la lie, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’une souche… ; vous vous demandez peut-être pourquoi je n’ai pas pu ou voulu vous donner un peu plus facile?

Je vous invite avec moi de rentrer dans ce texte, de l’explorer ensemble et d’essayer de voir ce qu’il peut nous dire aujourd’hui.

Première remarque : nous sommes l’année de la mort du roi Ozias, roi de Judée.

C’est probablement vers 740 avant notre ère. Les Assyriens sont le super pouvoir de l’époque, une nation qui est très conquérante. C’est dans cet empire assyrien que va bientôt disparaître ce qu’on appelle le royaume du Nord, ou les 10 tribus, ou bien Israël..

C’est très bien à savoir, vous me direz, mais encore ?

C’est l’année de la mort du roi : la vie et la vitalité du roi détermine la vie et la vitalité du royaume, dans la pensée antique, donc les deux sont intrinsèquement liés.

Au-delà des questions de succession et de quelle politique extérieure le nouveau roi va adopter, la question essentielle est : puisque le royaume meurt d’une certaine manière avec son roi : est-ce qu’il pourra survivre, revivre ?

C’est souvent à ces moments clé que la voix d’un prophète résonne de manière particulièrement forte : voici qu’Ésaïe est appelé .

Deuxième remarque : Ésaïe se trouve dans le Temple de Jérusalem, en vision ou en réalité, on ne sait pas. Lui qui tant de fois va devoir prophétiser contre le fait religieux qui s’est vidé de son sens, contre les prêtres fonctionnaires qui prêchent un message vide, contre le Temple qui n’est plus qu’un lieu d’un rituel vide…. Ésaïe se trouve dans le Temple.

C’est important à retenir. Au cœur d’un système qui ne tourne pas rond, ou justement qui ronronne trop…. Ésaïe va être appelé à dénoncer tous les abus, les mensonges, les cœurs de pierre…. mais il va le faire de l’intérieur, prenant totalement part au sort réservé à son peuple.

Le prophète n’est pas au-dessus de ceux à qui il s’adresse, il est avec ceux et celles à qui il s’adresse.

Ensuite : Ésaïe voit Dieu dans toute sa majesté. IHWH Sabaoth, Dieu des armées comme on le traduit souvent.

On ne peut voir Dieu sans mourir : il est trop grand, trop majestueux, trop au-delà de toute notre compréhension.

Rappelez-vous : Moïse et le peuple ne peuvent pas voir la gloire de Dieu sur la montagne : une épaisse nuée et le feu ardent les en empêchent : d’ailleurs, chacun a peur de mourir devant cette immense majesté.

Élie ne peut voir Dieu qu’une fois qu’il est passé devant lui… La sainteté de Dieu est terrible, nous avons parfois tellement apprivoisé ce que nous appelons Dieu que nous avons oublié cette majesté éternelle et effrayante.

Aux temps de la Réforme, les « papistes » nous appelaient : « les tutoyeurs de Dieu ».

D’un côté, c’est tant mieux, mais combien ne nous sommes-nous pas perdus, combien notre christianisme ne s’est-il pas perdu dans de la bondieuserie, dans le mignon petit bébé dans la crèche, avec de mignons petits angelots, comme ces petits putti qui décorent tant de tableaux et sculptures baroques, des chants bêtifiants…

Cette tendance que nous avons de faire de Dieu le copain d’à côté..….. et du coup perdre le respect, la crainte comme l’appelle la Bible.

Non la crainte = peur, mais la crainte comme être soufflé, déboussolé, par ce Dieu si grand.

Ésaïe nous le décrit comme je vis le Seigneur assis sur un trône très élevé. Sa traîne remplissait le Temple. Ésaïe ne voit que le bas du vêtement de Dieu, mais même ça c’est déjà trop….

N’oublions pas que Dieu est le Tout Autre et que ce que nous pensons savoir de Lui n’est en général qu’une tentative de mettre la main sur Lui et de le façonner à notre image.

Ce que disent les séraphins (v. 3, le triple « Sanctus ») est probablement une formule liturgique déjà utilisée dans le culte israélite, et qui rappelle avant tout que Dieu le Seigneur est vraiment tout autre que toutes les divinités que les hommes ont imaginées ; ensuite c’est le rappel que ce SEIGNEUR-trois-fois-saint s’est, malgré cette distance infinie, choisi un peuple qu’Il a sanctifié, pour qu’à la fois un culte soit rendu à ce Dieu unique, et que le nom (et l’œuvre) de ce Seigneur soit annoncé à toutes les nations.

Et c’est là, à mon sens, qu’intervient vraiment l’extraordinaire de notre texte. Jusque là on est devant des visions et des manifestations divines qu’on rencontre dans bien d’autres religions sous une forme ou une autre.

Mais CE Dieu, l’Unique, le Véritable, en majesté s’occupe de l’humain. Celui qui est si terriblement loin, est en même temps si infiniment proche…. Il se penche vers Ésaïe, en fait c’est un séraphin qui prend la braise et l’applique sur les lèvres du prophète, mais le séraphin n’est que l’instrument, le sceptre vivant de Dieu, et dit: «Dès lors que ceci a touché tes lèvres, ta faute est écartée, ton péché est effacé». Dès avant qu’il ne soit établi prophète, le péché d’Ésaïe est effacé !

La scène de la braise apportée par l’ange a été figurée par Chagall.
Reproduction de ce joli tableau figurant au musée Chagall de Nice.

Dieu s’est fait infiniment proche et rend capable cet homme qui ne se sent pas du tout à la hauteur, pour qu’il puisse exercer son ministère. Ainsi Ésaïe va devenir solidaire de son peuple, comme nous tous nous sommes ou nous devrions être, solidaires les uns des autres. Solidaire avec les plus petits, certes, mais en sachant que nous sommes également solidaires des fautes et errements des grands de ce monde. Qu’on le veuille on non.

Et le monde d’Ésaïe est étonnamment moderne quand nous lisons ces textes qui ont 2500 ans : ainsi au chap. 1 : Cessez de me faire des sacrifices, je les ai en horreur. Quand vous étendez vos mains, elles sont pleines de sang ! Lavez-vous ! Purifiez-vous ! Cessez de faire le mal, apprenez à faire la bien, cherchez la justice ! Faites droit à l’opprimé, à l’orphelin, prenez la défense de la veuve ! Et avec cet appel désespéré d’un Dieu qui a créé le monde beau et juste, et qui voit ses enfants en faire une ruine, qui les voit se retourner vers le tohu-bohu dont nous avons été libérés par le souffle créateur de Dieu, vient en même temps cette supplique d’un père qui prie ses enfants : Venez et discutons, dit le Seigneur, si vos péchés sont comme l’écarlate, ils deviendront blancs comme la neige.

La punition est dure, dans cet oracle que Ésaïe doit annoncer, au moment de la mort du roi Ozias, faisant sans doute allusion à la disparition du Royaume du Nord qui aura lieu lors du règne d’Akhaz, petit-fils de Ozias et qui déjà se prépare très clairement. Il ne restera que des ruines. Mais, promet le prophète : à son tour il sera livré au feu, comme le chêne et le térébinthe abattus, dont il ne reste que la souche : la souche est une semence sainte.

Si vous avez la curiosité de continuer la lecture avec le chap 7 d’Ésaïe, vous y rencontrerez un texte que vous connaissez sans doute par cœur : Voici que la jeune femme est enceinte et enfante un fils, et elle lui donnera le nom d’Emmanuel ce qui veut dire Dieu avec nous.

Et c’est là l’extraordinaire de notre Dieu : il ne laissera jamais tomber l’œuvre que Sa main a commencé.

Alors récapitulons :

1e piste : à la charnière des temps, ce que les théologiens appellent avec un mot savant le kairos, quelque chose de nouveau, d’inouï peut avoir lieu : l’homme se place devant Dieu.

2: mais cet homme, ou cette femme, est de manière indéfectible lié avec les siens, ses semblables, l’humanité.

3e : Dieu est celui qui est au-delà de toutes nos idées, de nos idoles, de nos rituels, de tout ce que nos pauvres lèvres peuvent confesser, mais

4e : infiniment, comme le Père qu’il est, il vient nous chercher. Il ne nous écrase pas sous sa puissance ! Il pardonne, là où Pierre, des siècles plus tard, se trouvait déjà un bon « chrétien » en pardonnant 7 fois, Jésus lui dira : 7 fois 77 fois, c’est-à-dire à l’infini.

5e : Ça ne fait pas de Dieu une excuse, comme on le dit parfois des chrétiens : ah, ils se font pardonner et hop, ils peuvent recommencer à faire n’importe quoi. Notre responsabilité est entière : Dieu nous a crée comme vis-à-vis, comme partenaires, non pas comme esclaves ou marionnettes : Il nous a crée et mis dans le jardin, pour que nous le gardions et le conservions, pour que nous en chantions la beauté.

Nous sommes aujourd’hui dans une période troublée où beaucoup de choses disparaissent et se transforment et où nous ne voyons pas très bien où nous allons.

Dans notre Église, le Covid-19 ne fait qu’accentuer les métamorphoses auxquelles nous sommes appelés à travailler.

Notre société qui voit de manière dramatique s’accroître la pauvreté, l’exclusion et la disparition de la richesse écologique de notre planète.

A la vitesse grand V nous sommes en train de retomber dans le tohu-bohu, cette masse informe où tout est mélangé, où il n’y a plus aucune limite, un chaos total.

Et nous sommes solidaires avec toute l’humanité des énormes dégâts que nous faisons encore chaque jour. Nos langues fourchent, nos discours sont du blabla, nos lèvres sont impures……

Mais les prophètes se sont levés, Ésaïe, Jérémie, Ézéchiel, Jean Baptiste…

Dieu leur a donné les mots pour appeler au changement.

Dieu nous a même donné son fils pour que de cette souche puissent renaître le chêne et le térébinthe, des arbres nobles et fiers.

Vous avez entendu le dernier mot de notre texte de ce matin ? la souche est une semence sainte.

La souche est une semence sainte, parce qu’elle a été rendu sainte, pure, par Dieu.

Il y a du boulot pour nous, mais il est porté par cette espérance immense !

Amen

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