Texte de la prédication du Pasteur Eric de Bonnechose apportée le 14 juin 2020 au Temple du Hâ, Bordeaux

Lecture : Jean 6 : 51-58

51. Je suis le pain vivant qui est descendu du ciel. Si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement; et le pain que je donnerai, c’est ma chair, que je donnerai pour la vie du monde.

52. Là-dessus, les Juifs disputaient entre eux, disant: Comment peut-il nous donner sa chair à manger?

53. Jésus leur dit: En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme, et si vous ne buvez son sang, vous n’avez point la vie en vous-mêmes.

54. Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang a la vie éternelle; et je le ressusciterai au dernier jour.

55. Car ma chair est vraiment une nourriture, et mon sang est vraiment un breuvage.

56. Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang demeure en moi, et je demeure en lui.

57. Comme le Père qui est vivant m’a envoyé, et que je vis par le Père, ainsi celui qui me mange vivra par moi.

58. C’est ici le pain qui est descendu du ciel. Il n’en est pas comme de vos pères qui ont mangé la manne et qui sont morts: celui qui mange ce pain vivra éternellement.

deux mains qui rompent un pain

Le choc des paroles et des images

« Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle ». Jean 6:54

Pour un sage protestant, sensible à la dimension symbolique de l’Évangile de Jean, ces paroles sont redoutables.

Je me souviens les avoir rencontrées bien avant mes études de théologie, alors que je faisais partie d’un groupe d’étudiants chrétiens. Les amis catholiques, tout heureux d’avoir un protestant sous la main – et peut être avec un peu de malice – m’avaient très vite présenté ce texte. Ces paroles de Jésus leur semblaient justifier quelque chose de l’approche catholique du sacrement de l’eucharistie : le pain véritablement transformé en corps du Christ, et le vin véritablement transformé en sang du Christ. Heureusement l’aumônier jésuite qui nous accompagnait avait prudemment proposé de commencer par d’autres sujets plus simples, et j’avais ainsi échappé à un moment compliqué !

Mais à bien écouter ces paroles, je me dis aujourd’hui que même à des catholiques, ils devraient faire dresser les cheveux sur la tête !

« Le pain que je donnerai, c’est ma chair… si vous ne mangez pas – et au plus près du grec : si vous ne mastiquez pas, si vous ne croquez pas – ma chair et ne buvez pas mon sang, vous n’aurez pas la vie avec vous… celui qui me mange vivra grâce à moi ».

Avant de penser à la sainte-cène, il faut d’abord entendre la violence provocatrice de ces paroles. Il faut que cela nous fasse penser aux légendes de vampires qui boivent le sang de leurs victimes, et aux pratiques des cannibales qui mangent la chair de leurs ennemis. Il faut que ces paroles nous fassent froid dans le dos, comme elles ont fortement choqué les pharisiens et même les disciples de Jésus, au point que certains se mettent alors à le quitter.

Il faut se souvenir aussi qu’au 2è siècle de notre ère, lors des grandes persécutions contre les chrétiens, l’accusation d’anthropophagie avaient plusieurs fois été retenue contre eux. Les chrétiens, disaient les accusateurs romains, se réunissaient en cachette pour manger de la chair humaine et boire du sang humain !

Reprendre le fil

Pourquoi donc ces paroles étranges de Jésus, et cette provocation dangereuse ? Il faut remonter le fil de la discussion. Ou plutôt, puisqu’il est question de pain, reprendre les choses depuis le début de la fabrication du pain dans le discours de Jésus. Jésus a déclaré un peu plus tôt qu’il était le pain de vie, le pain vivant descendu du ciel. Comme autrefois la manne était descendue du ciel pour nourrir les hébreux dans le désert, aujourd’hui Jésus descend du ciel, envoyé par Dieu pour nourrir les hommes d’une façon encore meilleure.

Jusque-là, nous suivons. Parce que nous avons 2000 ans de christianisme derrière nous ! Les paroles de Jésus, son enseignement, son exemple, sa présence spirituelle parmi nous, tout cela nous essayons d’en vivre, et ce sont pour nous des nourritures spirituelles. Nous les accueillons comme le meilleur de ce que Dieu peut nous donner de lui.

Mais les pharisiens, eux, qui entendent pour la première fois ces paroles, comment pourraient-ils accepter ces mots ? « Le pain descendu du ciel », cela veut dire que Jésus est envoyé par Dieu. Et qu’il prétend être plus grand que Moïse, qui était avec le peuple quand Dieu a donné la manne dans le désert. Alors au nom de quoi Jésus a-t-il cette prétention ? Et au nom de quoi vient-il renverser ainsi les bases de la foi juive, qui reposent sur la loi de Moïse ? Non vraiment, les pharisiens ne peuvent pas voir en Jésus le Pain vivant descendu du ciel.

La rupture est déjà là. Ce que Jean rapporte ainsi dans son Évangile, c’est la rupture si douloureuse entre judaïsme et disciples de Jésus, à la fin du premier siècle de notre ère. Il y a ceux qui accueillent en Jésus le pain vivant descendu du ciel, et ceux qui ne le peuvent pas. Et entre eux, la rupture, la fracture. Comme un pain rompu en deux.

Une image qui se charge de violence

Et c’est parce qu’il sent au fond de sa chair et dans le battement de son sang cette rupture, et cette fracture, que Jésus va déployer de façon nouvelle l’image du pain, qu’il vient de proposer. Le pain n’est plus seulement le pain qui nourrit, pour la vie éternelle. Mais c’est justement le pain rompu, le pain fracturé, le pain dont les deux morceaux sont séparés dans un grand bruit de déchirement. Un déchirement qui a un nom, qui a une réalité très concrète, de chair et de sang : la croix. La rupture entre Jésus et les pharisiens va le conduire directement sur la croix. C’est dans sa chair, et par son sang, que Jésus va assumer cette rupture.

Alors à la croix, le pain n’est plus seulement une image de bon goût et d’agréable odeur, mais c’est une image de violence. Le pain est fait de graines broyées, et il doit être broyé par la dent de l’homme pour être consommé. Comme le dira quelques années plus tard Ignace d’Antioche, un évêque martyrisé à Rome, donné en pâture aux lions en l’an 107 après Jésus-Christ : « nous sommes le froment de Dieu, moulu par la dent des bêtes pour devenir le pain immaculé du Christ ». L’image du pain est aussi sauvage que cela !

En Jésus, sur la croix, Dieu se laisse littéralement absorber par notre humanité. Il y engage toute sa vie. Les Juifs auxquels Jésus s’adresse, alliés au pouvoir romain, seront les instruments de cette absorption de Dieu par l’histoire humaine. C’est par eux, et malgré eux, que cela s’accomplira. Au nom même de cette tradition et de cette idée de Dieu qui leur rend inacceptables les paroles de Jésus, ils demanderont sa crucifixion. Au coeur de l’histoire de notre humanité, sur la croix, la chair du Fils de l’homme sera mangée et son sang sera bu.

Mais ne croyons pas que ce soit seulement la responsabilité des religieux et des politiques de l’époque. Quand Jésus fait allusion à la présence des incroyants et du traître parmi ses auditeurs immédiats, il nous implique nous-mêmes dans le processus d’absorption engagé par Dieu. Que nous le voulions ou non, nous sommes solidaires de cette humanité incrédule et infidèle. Nous avons nous-mêmes du mal à croire que, sur la croix, Dieu engage toute sa vie en Jésus, jusqu’à l’épuisement. Nous avons du mal à accepter réellement cette image de Dieu. Nous participons pleinement de cette humanité là qui absorbe Dieu, qui le dévore en quelque sorte.

Écho dans la vie psycho-affective

Dans un livre paru en 2010, et qu’elle a intitulé « Aimer sans dévorer », la théologienne Lytta Basset nous donne de cette question une approche psychologique et spirituelle, qui peut nous en faire comprendre l’enjeu pour nos relations humaines et notre capacité d’aimer vraiment. Aimer l’autre, et aimer Dieu. Un parcours passionnant, nourri d’expériences d’accompagnements spirituels, de repères psychologiques, et d’études très fines de nombreux passages bibliques.

Elle part du constat que nous sommes souvent attirés ou repoussés par deux pôles affectifs. Le premier pôle est celui d’un amour dévorant, un amour qui – ayant trop manqué d’amour parental – se reporte sur l’autre de façon trop entière, trop exclusive. Et le second pôle est celui d’une anesthésie des sentiments. Ayant été trop blessés, ou trop dévorés par l’amour d’un autre, nous nous sommes repliés craintivement, et il nous est devenu difficile de nous ouvrir à la relation d’amour. Dévoration ou repli : ces deux positionnements dans la relation sont sources de nombreuses frustrations, d’échecs et de souffrances, sur le plan affectif comme sur le plan spirituel.

Il y a pourtant en nous un espace, comme une espérance toujours en attente, le lieu de l’Autre, du souffle qui fait arriver la vie. Quand nous allons dans cet espace, dans ce souffle – et cela peut se faire de multiples façons – nous pouvons alors apprendre à nous apprivoiser nous-mêmes, à reconnaître nos colères et nos haines, à entreprendre des différentiations salutaires :  l’amour ne peut pas consister en une fusion avec l’autre, mais comme dans le récit de création de la Genèse, il naît de la clarté, de la distinction des êtres et des choses, de la séparation de ce qui était confondu. L’amour comporte toujours la reconnaissance d’un autre différent.

Le pain qui rend humain

Ainsi donc Jésus déploie l’image du pain, et tant pis s’il vient choquer encore plus les pharisiens qui sont là devant lui. Il faut clarifier, il faut trancher, il faut révéler. Jésus ne cherche pas à expliquer, à se justifier. Il n’y a pas d’autre preuve de sa divinité que celle de la croix ! Que celle du pain rompu. « Vous n’aurez pas d’autre signe que le signe de Jonas, qui est resté 3 jours dans le ventre du poisson », dit ailleurs Jésus. Et c’est une façon de parler de sa mort…

La mort, c’est vouloir manger Dieu. Manger sa Toute Puissance, manger du fruit interdit, éliminer sa différence avec nous, éliminer ce qui fait de nous des humains, vouloir être comme lui, de la même façon qu’un bébé qui tête sa mère a l’impression d’être lui-même fusionné avec sa mère. C’est cela la mort.

Mais « celui qui me mangera vivra par moi… » Voilà le retournement annoncé par Jésus. Ce qui permet de passer à la résurrection et à la vie, c’est la croix. A travers la croix, dans la chair et le sang de Jésus, la Toute-puissance de Dieu est réellement dévorée, consommée et consumée. Une image nouvelle et décisive de Dieu apparaît : un Dieu proche des humains, dont la Parole se fraye toujours à nouveau un chemin de la mort vers la vie, et nous entraîne sans cesse vers la résurrection.

C’est pourquoi l’image du pain ne s’arrête pas à cette violence du pain rompu, de la chair transpercée et du sang répandu à la croix. Il y a vraiment un pain de vie. Ce qui a été rompu et détruit par la mastication, trouve sa fécondité, son sens, et son unité nouvelle dans le corps du mangeur. Et c’est pour cela que le pain n’est pas seulement un pain rompu, mais c’est aussi un pain donné, un pain partagé. Pour tous. Jésus n’en reste pas à une posture de victime, rejeté et fracturé par ses ennemis. Mais il fait de sa vie un geste de don et de partage.

Ainsi, manger sa chair et boire son sang, ce n’est pas entrer dans un rite d’anthropophage ou une folie de vampire. Ce n’est pas non plus, je pense, nous entraîner dans un débat sur le sacrement de l’eucharistie, ou de la sainte-cène. Manger sa chair, et boire son sang, c’est accepter d’avoir part à notre humanité. Cette humanité qui ne cesse de rejeter un Dieu dont l’amour nous dérange trop. Cette humanité qui dévore au lieu d’accueillir.

Nous sommes de cette humanité-là. Il faut le reconnaître et l’accepter. Mais nous pouvons aussi, en Jésus, accueillir le don et le partage. Nous laisser transformer par celui qui s’est fait don et partage pour nous. Froment moulu sous la dent des hommes, mais – retournement prodigieux – froment qui les transforme peu à peu en hommes, et non plus en bêtes sauvages.

Le Christ est le pain qui nous rend humains.

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