Culte (extraits) du 4 octobre 2020, présidé par le pasteur Nina Liberman au temple de la rue de Tresses.

Texte biblique: Genèse 22, 1 à 14

1Par la suite, Dieu mit Abraham à l’épreuve. Il l’appela et Abraham répondit : « Me voici. » 
2Dieu reprit : « Prends ton fils Isaac, ton fils unique que tu aimes tant, va dans le pays de Moria, sur une montagne que je t’indiquerai, et là offre-le-moi en sacrifice. »
3Le lendemain Abraham se leva tôt. Il fendit le bois pour le sacrifice, sella son âne et se mit en route vers le lieu que Dieu lui avait indiqué. Il emmenait avec lui deux serviteurs, ainsi que son fils Isaac. 
4Le surlendemain, il aperçut l’endroit de loin. 
5Il dit alors aux serviteurs : « Restez ici avec l’âne. Mon fils et moi nous irons là-haut pour adorer Dieu, puis nous reviendrons vers vous. »
6Abraham chargea sur son fils Isaac le bois du sacrifice. Lui-même portait des braises pour le feu et un couteau. Tandis qu’ils marchaient tous deux ensemble, 
7Isaac s’adressa à son père, Abraham : « Mon père ! » dit-il. Celui-ci lui répondit : « Oui, je t’écoute, mon enfant. » – « Nous avons le feu et le bois, dit Isaac, mais où est l’agneau pour le sacrifice ? » 
8Abraham répondit : « Mon fils, Dieu veillera lui-même à procurer l’agneau. » Ils continuèrent leur route tous deux ensemble. 
9Quand ils arrivèrent au lieu que Dieu lui avait indiqué, Abraham construisit un autel et y déposa le bois. Puis il lia Isaac, son propre fils, et le plaça sur l’autel, par-dessus le bois. 
10Alors il tendit la main et saisit le couteau pour égorger son fils. 
11Mais des cieux l’ange du Seigneur l’interpella : « Abraham, Abraham ! » – « Oui, répondit Abraham, me voici. » 
12L’ange lui ordonna : « Ne porte pas la main sur l’enfant, ne lui fais aucun mal. Je sais maintenant que tu reconnais l’autorité de Dieu, puisque tu ne lui as pas refusé ton fils, ton fils unique. »
13Relevant la tête, Abraham aperçut un bélier retenu par les cornes dans un buisson. Il alla le prendre et l’offrit en sacrifice à la place de son fils. 
14Abraham nomma ce lieu “Le Seigneur y veillera”. C’est pourquoi on dit encore aujourd’hui : « Sur la montagne, le Seigneur y veillera ».

Prédication 

L’histoire d’Abraham est une histoire extrêmement riche, rempli d’événements et de rebondissements, une histoire qui a fait couler beaucoup beaucoup d’encre, chez les théologiens, chez les biblistes et chez les psychanalystes !

C’est vrai qu’entre les histoires de paternité, de conjugalité et de maternité, il y a des scénarios incroyablement intéressants pour savoir qui entre le « moi », le « ça » et le « surmoi » parle et se manifeste dans l’histoire !

Résumons :

Abram, ainsi appelé au début du livre de la Genèse et qui signifie « père éminent » ou « père exalté », est appelé par Dieu à quitter son propre père pour aller vers une terre inconnue. Il se marie avec Saraï, ce qui signifie « ma princesse ». Dieu bénit Abram (il a déjà 75 ans) et lui promet de faire de lui une grande nation.

Après un séjour en Égypte, où il fait passer Saraï pour sa sœur, et où elle devient quelques temps l’épouse de pharaon, ils retournent dans le Neguev. Saraï et Abram n’ont toujours d’enfant mais Dieu renouvelle ses promesses : il montre à Abram le pays qu’il lui donne et lui promet une descendance aussi nombreuse que la poussière de la terre.

Mais, l’enfant de ce « père éminent » n’arrive pas.

Saraï, se sent-elle coupable ? On ne sait pas trop mais en tous cas elle se tourne vers la servante Agar (qui signifie « fuite ») pour qu’elle donne un enfant à Abraham. C’est Ismaël, « Dieu entend » qui naît. Mais Agar enceinte puis avec son enfant commence à mépriser Saraï, et Saraï devient méchante, aigrie à tel point qu’Agar fuit un moment le clan familial. Abram a maintenant 86 ans.

Il faut encore quelques années pour que la promesse de Dieu se réalise. Abram a 99 ans quand Dieu revient auprès de lui. C’est à ce moment qu’il change son nom en Abraham. Et le « père éminent » devient le « père d’une multitude ». Il change aussi le nom de Saraï en Sarah, qui du coup n’est plus « ma princesse » mais princesse comme si elle était libérée de la possession d’un autre. Le « h », ainsi ajouté dans les prénoms d’Abram et de Saraï, est propice aux commentaires : pour certains il s’agit du « H » de la création, de la « vie » qui vient s’inscrire en eux au moment de la réalisation de la promesse comme s’ils étaient de nouvelles créatures.

Quoiqu’il en soit ils sont bien vieux pour avoir cet enfant. Et ils ne se font pas trop d’illusions… quand les messagers de Dieu viennent annoncer la naissance de l’enfant, Sarah rigole bien. Son rire n’est d’ailleurs pas une anecdote car le c’est le nom que Dieu demandera à Abraham de donner à ce fils tant attendu : Isaac, « rire ». Est-ce que c’est pour nous rappeler qu’il faut prendre les paroles de Dieu au sérieux (et ne pas rire) ou pour nous dire que l’on peut rigoler de tout, l’histoire ne le dit pas.

Quoiqu’il en soit, voici maintenant Abraham avec deux fils : un aîné né d’une servante, et un cadet né de sa femme légitime. Agar est congédiée sur ordre de Dieu.

Reste alors Isaac, Sarah et Abraham. Isaac grandit, et voici que Dieu, qui lui a promis une descendance innombrable et qui a éloigné Agar et Ismaël, demande à Abraham d’aller sacrifier son fils, l’unique qui lui reste ! Et il le fait. Le rire de Sarah a du se taire, et Isaac n’a pas du beaucoup rigoler dans cette histoire non plus. Sauf si bien sûr c’est de l’humour noir !

Cette histoire est horrible et ne ressemble pas aux histoires douces que nous attendons de la Bible ! Il y a d’ailleurs beaucoup de commentateurs qui ont essayé de lui trouver des explications pour l’adoucir : en exaltant par exemple, l’obéissance d’Abraham, prêt à tout pour Dieu, ou l’obéissance d’Isaac, qui aurait accepté bien volontiers son sort. D’autres ont dit qu’en fait Abraham n’avait pas bien compris : il se serait imaginé que Dieu lui avait demandé de sacrifier son fils alors que pas du tout. C’est un peu tiré par les cheveux mais pas tant que cela parce que Dieu se contredit quand même beaucoup dans cette affaire : entre les promesses de bénédiction et les menaces d’infanticide le registre n’est pas tout à fait le même. Certains ont même prétendu que c’était Abraham qui en fait, testait la fidélité de Dieu…

Dans cette histoire on peut aussi s’interroger sur l’avenir des relations au sein de la famille, sur les « dommages collatéraux » : Qu’en a pensé la maman ? A-t-elle approuvé son mari ? Et Isaac qu’a-t-il pensé de ce père prêt à le sacrifier sur l’autel de sa foi ?

« Dézoomons » un peu, reprenons un peu notre respiration et un peu de distance. Aidons-nous de l’histoire, celle des historiens :

L’infanticide était un usage connu et pratiqué dans les religions anciennes jusque dans la Rome antique, qui nous semble pourtant une civilisation très émancipée.

On a du mal à y croire, à l’accepter mais c’était parait-il un usage fréquent : des nourrissons étaient offerts à des dieux pour calmer leur colère ou pour obtenir en échange des bénédictions concernant la pluie, les récoltes…

Une pratique qui va cesser dans le judaïsme mais qui était toujours en vigueur au premier siècle de notre ère puisque l’historien Tacite qualifia à cette date « d’excentrique la coutume des juifs à ne vouloir supprimer aucun nourrisson ».

Le sacrifice d’Isaac pourrait alors, dans ce contexte, avoir une toute autre signification : celle de proscrire en effet les sacrifices d’enfant. Dans un temps de l’histoire, biblique cette fois-ci, qui raconte les débuts du monothéisme juste après les récits de la création, le sacrifice interrompu signifie en réalité la fin de cette pratique et la fin du lien entre la bénédiction de Dieu et le sacrifice. Abraham avait d’ailleurs déjà été béni, avant qu’il fasse la preuve de cette obéissance folle, et c’est sur sa foi et non sur cet acte que Dieu l’a béni.

La fin de cette pratique et son lien avec l’émergence du monothéisme est aussi présent dans le texte car c’est « Elohim » qui demande le sacrifice, c’est à Dieu de façon générique, et c’est « l’ange d’Adonaï » qui l’interrompt c’est à dire le dieu spécifique des Hébreux.

Et si l’on va un peu plus loin, on peut extrapoler quelques autres pistes de réflexion. Quand l’ange de Dieu arrête la main d’Abraham, il dit : «Abraham, Abraham, ne lève pas la main sur le garçon, ne lui fais rien…car maintenant je sais que tu crains Dieu et tu n’as pas (littéralement) retenu ton fils ton unique loin de moi ».

On dirait que Dieu, en fait, avait peur que Abraham « retienne » le garçon.

Comment comprendre ce verbe ?

« Retenir » : Abraham aurait-il voulu garder son fils que pour lui, de façon trop étroite ? Est-ce qu’il n’y aurait pas une rivalité ici entre Dieu et Abraham ? Une question de prévalence, d’autorité, de paternité? Abraham aurait-il été suspecté par Dieu de vouloir être lui même le propre Dieu de son fils ? D’être un père « exalté » ? Un peu trop « éminent » ? Est-ce que cet épisode ne marque pas finalement la crainte et la nécessité des parents (en l’occurrence des pères) de « partager » leurs enfants, de passer d’une relation égoïste, égocentrique à une relation faite de transmission, de « respiration » de « lâcher prise », une relation qui laisse une place à Dieu ?

Abraham n’a pas retenu son fils, il a reconnu la place de Dieu non seulement dans sa vie mais aussi dans celle de son fils. Il a laissé une part finalement de lui même dans cette histoire pour laisser de la place à Dieu. De son côté, Dieu n’a pas non plus volé son fils à Abraham, il l’a sauvé de sa toute puissance (de leur toute puissance) dévastatrice pour que le chemin puisse continuer et la bénédiction s’accomplir. Abram devient ainsi Abraham le père d’une multitude.

Ni l’un ni l’autre n’ont retenu le fils, et ils se sont retrouvés autour d’une alliance porteuse de vie et d’avenir. (la circoncision vient juste après ce récit comme « rupture du lien fusionnel avec l’enfant », voir les psychanalystes!)

Le premier péché d’Abraham dans ce texte aurait donc pu être de retenir l’enfant et le second de le sacrifier au lieu de le consacrer, c’est à dire de rendre sa vie « sacrée » parce que déjà aimée et sauvée par Dieu.

En conclusion, d’après les éléments dont je viens de parler, ce texte me semble extrêmement important et fondateur pour les raisons suivantes :

Premièrement il est absolument impensable de sacrifier quiconque sur l’autel de la foi.
Deuxièmement la bénédiction de Dieu précède toujours nos actes, elle est donnée et c’est la foi qui est la juste réponse et non le marchandage pour obtenir d’autres bénédictions.
Enfin, ce qui nous est demandé de faire n’est pas de l’ordre du sacrifice, mais bien plutôt de la sanctification c’est à dire du témoignage et de l’engagement pour que la vie se perpétue, sans que nous nous prenions pour Dieu mais au contraire en vérifiant que la liberté de tous est assurée pour que chacun et Dieu compris puissent avoir assez de place pour se rencontrer et faire route ensemble.

Amen

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