Prédication du pasteur Roland Revet, le 1 mars 2020, à Bordeaux Bastide

sur

Gn 2 (7-9) + 3 (1-7)

Lectures : Rm 5 (12-19) ; Mt 4 (1-11)

La fraternité œcuménique qui s’est lentement élaborée au cours du 20ème siècle et qui caractérise encore aujourd’hui nos relations avec les autres communautés chrétiennes a parfois de curieuses conséquences que nous ne remarquons pas toujours. C’est le cas pour notre liste de lectures bibliques dite « de la Bible en six ans », qui nous est commune entre autres avec les églises catholiques romaines et qui, de ce fait, nous propose aujourd’hui des textes qui sont censés ouvrir le temps du « carême », alors que cette période ne figure pas dans les moments liturgiques du protestantisme réformé. Comme le dit la pasteure Isabelle Fiévet, précisément lors d’une conférence de carême sur France-Culture : « Le Carême ne se vit pas en général chez les protestants pour la bonne raison que, la grâce de Dieu étant gratuite, une préparation à Pâques qui passe par des privations ou autres pratiques méritoires ne se justifie pas. »

Nous laisserons donc à nos frères et sœurs catholiques le soin de vivre ce temps de carême à leur façon, puisque cette pratique, inconnue du Nouveau Testament et des premiers siècles de l’Église, n’est apparue que vers le 4ème siècle, mais nous ne refuserons pas, évidemment, de méditer en même temps qu’eux les textes bibliques qui nous sont proposés pour ce dimanche. Nous avons entendu, il y a un instant, le récit de la tentation de Jésus Christ et les réflexions de l’apôtre Paul sur l’origine du péché et le don de la grâce. Je vous propose de nous arrêter plutôt maintenant sur le texte d’Ancien Testament qui servira de base à notre méditation, Genèse 2 (7-9) et 3 (1-7).

(lecture)

Il est sans doute superflu de redire ici que nous n’avons pas à faire à un document historique, à un récit reflétant un événement du passé. Il s’agit plutôt d’un texte qui utilise une forme poétique pour évoquer ce qui est autrement inexprimable, cette réalité qui est au cœur de notre rapport avec Dieu, les uns avec les autres, et avec la création. Ici, tout est volontairement simple, presque terre à terre, il y a la femme, que nous appellerons Eve (Havva, celle qui donne la vie), mais ce nom ne lui est donné qu’un peu plus tard dans le même texte, il y a le jardin, le serpent. Ce serpent ne nous est pas présenté comme Lucifer, Méphistophélès, le diable, un ange déchu, il figure simplement au nombre des créatures « que Dieu a faites ». On nous précise seulement qu’il est « rusé », mais on ne nous dit rien sur l’origine de cette ruse.

Nous sommes donc là dans le cadre de la création, il s’agit de notre monde, de notre histoire, il n’y a pas intervention d’un élément surnaturel auquel nous pourrions imputer la responsabilité de ce qu’il se passe, le diable, l’esprit du mal, voire même Adam et Eve, nos ancêtres historiques qui seraient alors seuls coupables de cet événement et de ses conséquences désastreuses, ce qui serait au fond bien commode… Non, l’intention de ce texte est plutôt de nous ramener à notre propre histoire et à notre responsabilité. C’est ainsi que nous pourrons être conduits à Jésus Christ, si nous nous sentons personnellement « dans le coup », sinon la croix et la résurrection ne me concerneraient pas.

Comme toujours, on peut lire ces textes de diverses façons. Aujourd’hui, je vais en essayer deux, mais gardons-nous de penser qu’il n’y aurait qu’une seule bonne façon de comprendre ces textes. L’essentiel, c’est de chercher et de se proposer mutuellement des significations, sans rien s’imposer.

Voyons d’abord une approche qu’on pourrait qualifier de théologique, même si cela peut sembler un peu ambitieux. Il s’agit d’un dialogue entre deux créatures de Dieu, le serpent et la femme, Eve. En fait, ce dialogue se situe aussi en nous et entre nous, ce n’est pas une histoire qui nous serait extérieure.

Ce qui compte, chez le serpent, ce n’est pas ce qu’il est, mais ce qu’il dit. Et là, il commence par dire à Eve : « Est-ce que Dieu a vraiment bien dit cela, est-ce que tu en es sûre ? » Au départ, on ne sait pas quelles sont ses intentions, mais s’il avait l’idée d’intervenir dans les relations entre Eve et Dieu, ce qu’il fait là est assez malin, assez « rusé » comme dit la Bible. Cela sous-entend que Dieu ne parlerait pas toujours très clairement. Et ça, c’est très commode, si on cherche à éviter les conséquences de la parole de Dieu. Et il nous arrive sans doute de faire nous aussi comme le serpent, d’être le serpent qui est tapi au fond de nous. Il suffit d’insérer entre le commandement de Dieu et nous un petit quelque chose, une adjonction, une hésitation, un motif valable, comme cet homme à qui, dans l’évangile de Luc, Jésus a dit : « suis-moi » et qui a répondu : « d’accord, mais je dois d’abord aller à l’enterrement de papa »… ou n’importe quoi d’autre.

« Est-ce que Dieu a vraiment dit ça ? » – « Oui, il l’a dit, mais pas tout à fait comme ça, vous savez, il y a beaucoup d’aspects à cette question, il faut aussi être réaliste, etc… » Là, le tour est joué, et c’est ce que nous faisons nous aussi, assez souvent, avec la parole de Dieu.

Et puis, il y a Eve. Eve ici, c’est l’être humain, on ne va pas séparer cet être humain en deux pour ne faire porter la responsabilité de ce qui arrive à Eve toute seule, comme le fait par exemple l’auteur de l’épitre à Timothée lorsqu’il écrit : « Que la femme demeure dans le silence, car ce n’est pas Adam qui fut séduit, c’est la femme qui, séduite, se rendit coupable de transgression ! » Soyons indulgents, admettons qu’il y a une énorme différence dans les contextes culturels et que, aujourd’hui, Paul s’exprimerait différemment, en tout cas espérons-le ! Mais ici, Eve représente l’être humain dans sa totalité.

Le serpent, pour être sûr que la conversation va s’engager, fait exprès une petite erreur en commençant : « Dieu a-t-il vraiment dit que vous ne devez manger aucun des fruits du jardin ? » Alors Eve se dépêche de le corriger : « Mais si, on peut en manger, il n’y a que pour l’arbre qui au centre qu’il a dit qu’il ne fallait pas en manger. » Elle a rectifié, elle a eu raison, mais en même temps elle est entrée en dialogue avec le serpent, c’est ce qu’il cherchait. C’est comme aujourd’hui quand on clique trop vite pour répondre à une offre sur Internet et que cela permet à un organisme quelconque de récupérer vos données pour vous bombarder de publicité.

En plus, il y a un détail qui pourra sembler insignifiant : dans sa réponse au serpent, Eve rajoute quelque chose à la parole de Dieu. Si on revient au chapitre précédent, on voit que la consigne était de ne pas manger du fruit de l’arbre au centre du jardin, et ici, Eve dit que Dieu aurait dit : « Vous n’en mangerez pas et vous n’y toucherez pas ! » Ça n’a l’air de rien, mais dans un texte de cette importance, qui traite de l’origine du rapport de l’humanité avec Dieu, ça ne peut pas être simplement anecdotique, comme s’il s’agissait d’une espèce de distraction.

C’est un signe de faiblesse chez Eve, l’être humain. En pensée, alors même qu’elle affirme son adhésion à la parole de Dieu, elle imagine déjà le geste que le serpent ne lui a pas encore suggéré, elle voit ce qu’elle pourrait faire, elle n’est pas certaine qu’elle ne le fera pas, alors elle rajoute quelque chose à la parole de Dieu. Nous avons ici, en germe, tous les systèmes de lois, de codes, de commandements humains qui viennent s’ajouter à la simple parole de Dieu ! Dieu a dit : « Tu aimeras… » Tu aimeras Dieu, et l’être humain complète, rajoute, spécifie les moyens, les sacrifices, les liturgies, les horaires selon lesquels il est recommandé d’aimer Dieu. Tu aimeras ton prochain – on précise alors qui est le prochain, comment on peut l’aimer, quand on peut ne pas l’aimer, ou même le tuer éventuellement au nom d’un principe plus important, la justice, l’honneur…

À partir de là, le serpent a beau jeu d’amener Eve à accepter de mettre en question la parole de Dieu. Elle est mure pour entendre un discours sur Dieu, une « théo-logie » en somme. Cette première tentative théologique consiste en une psychanalyse de Dieu. Au fond, dit le serpent, Dieu est jaloux, il est rusé, il est égoïste, il cherche à garder le pouvoir, il craint la concurrence, c’est pour ça qu’il a placé cette interdiction, Dieu est menteur, voilà ce que dit le serpent théologien !

On dit parfois que ce texte voit l’apparition du péché, c’est plutôt celle de la rupture entre Dieu et l’être humain, le péché ce sera la conséquence de cette rupture, un peu plus loin, avec le premier meurtre, Abel assassiné par Caïn. Ici, nous voyons que Dieu avait créé le monde pour l’aimer et permettre la vie dans l’harmonie, mais la réponse c’est la méfiance, le manque de confiance, l’envie. Dans l’acte créateur comme dans l’action rédemptrice de Jésus, Dieu offre la vie, et nous, en réponse, nous aboutissons à des systèmes religieux fondés sur le calcul, la méfiance, les précautions. On nous proposait de vivre à l’image de Dieu et nous avons le plus souvent pensé un dieu à l’image de l’homme.

Au terme de cette première lecture, il me semble que ce qui nous est proposé est évident : faire confiance à la parole d’amour de Dieu en Jésus Christ et nous méfier du serpent qui se tapit au fond de nous pour discuter, disséquer, compléter et modifier cette parole.

Mais il y aurait une deuxième façon de lire ce texte, elle n’est pas très orthodoxe, mais je crois qu’on ne devrait pas l’éviter non plus. Il ne s’agit pas cette fois de réfléchir à la nature de la désobéissance de l’être humain, mais de voir ce qui a suivi. Certes, cette désobéissance a eu bien des conséquences, qu’on a voulu souvent, comme l’auteur de l’épître à Timothée, attribuer principalement à Eve. Mais Adam ne s’est pas privé de lui emboîter le pas, alors qu’il était absent, semble-t-il, au moment des faits, il n’intervient pas, il finit par manger lui aussi ce qu’elle lui propose et ensuite quand Dieu se fâche, il essaie de se disculper en mettant tout sur le dos d’Eve et même en accusant hypocritement Dieu puisqu’il lui rappelle que c’est lui qui lui a attribué cette femme, etc. Bref, c’est le début de la pagaille, la rupture, les conflits, les accusations mutuelles, etc.

Mais c’est aussi quelque chose d’autre, c’est le début de l’Histoire humaine, c’est ce qui entraîne tout le reste, toute la vie, tout ce qui a suivi.

Et je me demande parfois si Dieu n’en a pas pris son parti avec une certaine satisfaction secrète, car à partir de là c’est le reste du projet qui va pouvoir démarrer : sans Genèse 3, que feraient Abraham et Sarah ? Et l’Exode et Moïse ? Et David avec ses psaumes ? Gédéon, Josué, Esther, et même Jésus ?

Oui, tout cela s’est produit, c’est la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui, elle n’est pas toujours paisible, mais c’est tout le plan de Dieu qui en découle. Un plan qui ne consiste pas à vouloir arrêter l’Histoire, à remettre les compteurs à zéro, à tout ramener au jardin d’Eden. Le plan de Dieu ne cherche pas à revenir en arrière, il avance, il cherche un avenir. Et si la Bible débute avec un jardin, elle aboutit, dans l’Apocalypse, à une ville. Est-ce que ça ne signifie pas que Dieu a pris en considération les histoires des humains et ce qu’elles ont produit, même si c’est pour les transfigurer, pour réparer ce qui a été brisé et y insérer son rêve d’harmonie et d’amour ? Ce que nous vivons, nos luttes, nos échecs, nos inventions, tout cela sera peut-être d’une façon ou d’une autre intégré dans le règne de Dieu.

C’est vrai que, entre le jardin de la Genèse et la ville de l’Apocalypse, il y a tout le reste, y compris Adolf Hitler, Néron, la Saint-Barthélemy, Hiroshima – mais il y aussi Martin-Luther King, l’abbé Pierre, Anne Frank, Gandhi, Bach et Mozart, nos joies, nos inventions, nos rêves. Et il n’y aurait pas eu tout ça si l’Histoire n’avait pas été mise sur les rails par cette première discussion théologique un peu piégée entre la ruse du serpent et la curiosité d’Eve.

Eve, ici, c’était la partie aventureuse de l’être humain, avec sa recherche et son goût du risque. C’est dangereux, peut-être, mais ça ouvre l’avenir. Eve, Havva, c’est la vie. Qui sait si Dieu n’a pas un peu laissé faire pour que les choses ne restent pas éternellement bloquées et figées dans le jardin d’Eden ?

Alors, merci Eve, et merci mon Dieu pour l’aventure de la vie !

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