L’Esprit qui nous fouette

Prédication du pasteur Eric de Bonnechose du 7 mars 2021 au Temple de Mérignac

Lecture biblique

La Pâque des Juifs était proche, et Jésus monta à Jérusalem.
Il trouva dans le temple les vendeurs de bœufs, de brebis et de pigeons, et les changeurs assis.
Ayant fait un fouet avec des cordes, il les chassa tous du temple, ainsi que les brebis et les bœufs; il dispersa la monnaie des changeurs, et renversa les tables;
et il dit aux vendeurs de pigeons: Ôtez cela d’ici, ne faites pas de la maison de mon Père une maison de trafic.
Ses disciples se souvinrent qu’il est écrit: Le zèle de ta maison me dévore.
Les Juifs, prenant la parole, lui dirent: Quel miracle nous montres-tu, pour agir de la sorte?
Jésus leur répondit: Détruisez ce temple, et en trois jours je le relèverai.
Les Juifs dirent: Il a fallu quarante-six ans pour bâtir ce temple, et toi, en trois jours tu le relèveras!
Mais il parlait du temple de son corps.
C’est pourquoi, lorsqu’il fut ressuscité des morts, ses disciples se souvinrent qu’il avait dit cela, et ils crurent à l’Écriture et à la parole que Jésus avait dite.
Pendant que Jésus était à Jérusalem, à la fête de Pâque, plusieurs crurent en son nom, voyant les miracles qu’il faisait.
Mais Jésus ne se fiait point à eux, parce qu’il les connaissait tous, et parce qu’il n’avait pas besoin qu’on lui rendît témoignage d’aucun homme; car il savait lui-même ce qui était dans l’homme.

Évangile de Jean 2 : 13-25

Jésus violent ?

Qu’est-ce qui nous frappe, à la lecture de ce récit ? Peut-être justement, et en premier lieu, que Jésus frappe. Et il frappe fort, avec un fouet, avec ses bras et ses pieds, il chasse, il bouscule, il renverse, il fait bêler les moutons, meugler les bœufs et crier les vendeurs… il crie lui-même aux vendeurs… tout un esclandre.

Nous avons du mal avec ce tintamarre qui ne correspond pas à notre bonne éducation ou à notre prudence. Et nous avons du mal aussi avec notre sens du respect de l’autre, et le refus de la violence qui n’est pas seulement une vertu morale, mais qui est tout de même, croyons-nous, un don de l’Esprit Saint : « ce que l’Esprit Saint produit, écrit Paul, c’est l’amour, la joie, la paix, la patience, la bienveillance, la bonté, la fidélité, la douceur et la maîtrise de soi (Galates 5,22). » Et là, dans cette liste, il y a plusieurs cases que Jésus ne coche pas ! Aurait-il perdu l’Esprit ? Aurait-il été saisi d’un esprit frappeur ?

Alors voilà que nous allons réfléchir à la façon de gérer ce malaise ; faudrait-il défendre Jésus, par exemple imaginer – comme le font certains – que Jésus ne frappe que les animaux et pas les gens : mais où est-ce écrit ? Le texte suggère plutôt une sorte de grand amoncellement de vendeurs et de bêtes, et c’est tout cela indistinctement qui est placé sous le fouet de Jésus. Un grand coup de balai, sans distinction aucune.

Ou à l’inverse, faudrait-il se recommander de cet acte de violence pour autoriser, dans certains cas, nos propres violences ? L’histoire chrétienne s’est servi de ce récit pour théoriser une sainte colère, mais aussi pour critiquer les marchands et même pour appeler à la Croisade contre les hérétiques.[1] Et l’on pourrait ainsi, toutes proportions gardées, nourrir avec ce texte nos propres colères contre le capitalisme échevelé et inhumain, contre les commerçants de Lourdes ou contre tous ceux qui nous paraissent se moquer de Dieu.


[1] Emmanuel Bain, « Les marchands chassés du temple, entre commentaires et usages sociaux », Médiévales n°55, automne 2008, p 53-74. https://journals.openedition.org/medievales/5449

Violence symbolique

Mais pourquoi d’emblée nous focaliser sur ce point, et construire mentalement le cadre d’un procès pour ou contre Jésus, nous plaçant ainsi dans le camp des religieux choqués par l’acte de Jésus ? Qu’est-ce qui fait que spontanément nous sommes plus sensibles au dérangement occasionné par Jésus, que par ce qui dérange profondément Jésus, et par ce que le texte voudrait nous dire ?

C’est la force de ce texte, me semble-t-il, de semer en nous un certain trouble, de produire en nous une sorte de crise de la connaissance. Il y a dans ce récit, quelque chose qui révèle notre état intérieur, et les motivations de notre cœur. « Jésus savait ce qu’il y a dans le cœur humain », nous dit Jean. La question de ce texte, ce n’est pas ce que Jésus a dans la tête, mais c’est ce que nous avons dans le cœur.

D’ailleurs le texte ne s’intéresse pas à la question de la violence physique de Jésus. Les religieux juifs non plus, d’ailleurs. Ce n’est pas leur problème que quelques vendeurs aient des ecchymoses, que des pigeons se soient envolés, et que la recette de quelques changeurs soit compromise ce jour-là. Leur problème, et ils ont bien compris la portée de l’acte de Jésus, c’est la mise en cause de tout leur système religieux, et de leur propre raison d’être.

La violence la plus grande, dans l’acte de Jésus, est une violence symbolique. On parle tout de même de destruction du temple. Une fierté nationale, 46 ans de grands travaux sous la conduite des rois Hérode successifs, une surface de 15 hectares (plus grand que les 12 hectares de la place des Quinconces), une construction qui rassure tout le monde sur la présence de Dieu auprès de son peuple… et qui engraisse un clergé nombreux.

Ce sont les Romains qui détruiront tout cela en 70. La fierté nationale aura été trop loin, ce sera devenu insupportable pour César et pour l’empire. Mais déjà, avec Jésus, la destruction est dans le geste et dans les mots. Et les religieux le comprennent très bien. C’est leur système dans son ensemble que Jésus vient fouetter au visage.

L’identité de Jésus

Et c’est le génie de Jean de placer cet épisode très tôt dans son Évangile, dès le chapitre 2, comme pour nous dire que cet événement va donner le ton à tout ce qui suit. Un geste choc, qui va laisser son empreinte sur tout le ministère de Jésus.

Désormais chaque geste, chaque parole de Jésus seront placés sous le signe de la purification du Temple, de la libération et de la restauration de l’image de Dieu. « Mais enfin, qui donc est Dieu pour vous ? », semble crier Jésus sur ce parvis du temple, le parvis des païens où tous peuvent accéder. On croirait presque entendre Luther placarder ses thèses contre les Indulgences sur la porte de l’église de Wittenberg. Un geste inaugural et provocateur.

Et ce geste entraîne une question. « Tu nous demandes qui est Dieu, mais toi, qui es-tu ? » De quelle autorité, de quel droit, au nom de quoi te permets-tu cela ? Et voyez-vous, c’est cette question aussi qui nous fouette, qui nous réveille. Car à cette question, plusieurs réponses seront apportées : celle des religieux qui feront condamner Jésus, celle des Romains qui le crucifieront, et celle des disciples qui croiront en lui. Question critique, dans une crise de la connaissance.

Vu de l’extérieur, c’est-à-dire des Romains, Jésus est un agitateur juif. C’est ainsi qu’en parlera l’historien Suétone vers 120, et c’est ainsi que réagit Pilate au moment du procès de Jésus. Un agitateur, quelqu’un qui fait du désordre. Un meneur de gilets jaunes. Est-ce que nous aussi, finalement, nous avons peur de ce que Jésus pourrait déranger dans notre Église, dans nos vies ?

Vu de l’intérieur, c’est-à-dire des religieux Juifs, Jésus est un imposteur, un séducteur de foules, un type qui menace le système de nos convictions et de notre culte. Une sorte d’évangéliste charismatique, qui vient faire du scandale à la sortie de notre culte en plus.

Quant aux disciples, ils sont témoins de la scène, sans doute atterrés par ce qu’ils voient. Ce n’est que plus tard qu’ils se souviendront, et qu’ils croiront nous dit Jean. « Détruisez ce temple, et en trois jours je le rebâtirai. »

Signes

C’est tout cela qui est en jeu. Tout ce qui fait signe. Dès le début du ministère de Jésus, un signe est posé. Non pas un miracle, comme le demandent les religieux juifs comme signature de l’autorité messianique de Jésus. Ces signes-là ne suffisent pas, nous dit Jean, puisque certains se mettent à croire à cause de cela, mais qu’ils gardent un cœur mauvais.

Mais le vrai signe, c’est le signe de la croix. C’est le signe d’un amour qui se donne en se dépouillant. C’est le signe d’un amour incompris, rejeté, fouetté au visage, mais qui pourtant est victorieux. C’est le signe d’un amour passionné pour un Dieu Père, seulement Père et pas tenancier de commerce.

Comment faisons-nous signe, à notre tour ? Comment notre temple fait signe, d’abord, et notre église comme communauté ? Comment notre église et notre lieu de culte font signe, non pas d’une organisation fière d’elle-même, non pas d’un système de croyances et de finances, non pas d’un système où il y a besoin de changeurs de mots pour comprendre ce qui se passe dans la liturgie, mais un corps qui témoigne du corps du Christ crucifié et ressuscité, qui témoigne de l’amour de Dieu donné à tous.

Ecclesia reformata semper reformanda. L’Église réformée est toujours à réformer. L’Église est dite Réformée parce qu’elle est toujours prête à se laisser réformer par le Christ, selon les Écritures. C’est une des devises de la Réforme, dans sa version calviniste en tout cas. Ce n’est pas l’Église qui réforme le Christ en le rendant plus acceptable et plus digeste pour notre estomac. C’est le Christ qui sans cesse vient poser à l’Église cette question : laisses-tu suffisamment accès à l’eau pure de mon amour ?

Ce qui est ennuyeux, c’est qu’à force d’être dans une communauté, dans une culture spirituelle, dans des lieux familiers, nous ne voyons plus bien les choses. Alors nous avons absolument besoin de ceux qui viennent là tout à coup, pour la première fois, et qui nous disent – quand on veut bien les écouter : « là, je trouve quelque chose d’extraordinaire ; là je ne comprends pas bien ; là je ne me sens pas à l’aise, ou pas bienvenu. »

Ces visiteurs-là, qui pénètrent un jour dans le temple, sont les Jésus dont nous avons absolument besoin pour nous réformer sans cesse. L’accueil n’est pas d’abord une gentillesse, encore moins un intérêt bien compris pour venir grossir les rangs des fidèles ; c’est une source spirituelle salutaire pour se réformer sans cesse.

Faire signe

Comment faisons-nous signe, ensemble mais aussi chacun dans notre vie ? Chacun de nous, petit temple de l’Esprit, à purifier régulièrement de ses commerces trop faciles avec sa conscience, avec ses peurs, avec son confort…

Comment faisons-nous signe, à travers nos engagements sans doute, à travers ce que nous posons explicitement comme marque de notre appartenance spirituelle ?

Mieux encore, comment faisons-nous signe à travers notre être-même, à travers nos façons de vivre et de rencontrer les autres, à travers nos indignations et nos colères parfois – pourquoi pas ?

Mais par-dessus-tout : comment faisons-nous signe d’un amour qui nous dépasse, qui nous dérange et nous déroute parfois, mais qui sait remettre de temps en temps une vie inattendue dans nos schémas trop bien huilés comme dans nos découragements ?

Comment ferons-nous signe, sinon en laissant passer la résurrection et la vie de Dieu dans nos vies, et en nous laissant fouetter le visage par le vent frais du grand large, le vent de l’Esprit d’amour ?

Amen

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