Dans la poursuite de sa série sur les confinés de la foi, le Pasteur Eric de Bonnechose revient sur un épisode de la vie de Luther, pendant lequel, confiné, il fut très productif.

Confinés de la foi - deuxième partie

Lancement : Confinement et productivité… Si ces deux mots semblent contradictoires pour la majorité d’entre nous en ces temps de crise sanitaire, ils peuvent parfois très bien se marier. C’est le cas pour Martin Luther en 1521. Second épisode d’une série consacrée aux confinés de la foi, dans Couleur Réformée.

La semaine dernière nous commencions cette série sur quelques « confinés de la foi » par l’Apôtre Paul, et sa façon de se proclamer prisonnier pour le Christ, ou prisonnier du Christ. Nous allons faire aujourd’hui un saut de 1500 ans dans l’histoire, comme seuls les protestants savent le faire…

Que voulez-vous dire ?

Dans leur rapport avec l’histoire, les protestants mettent tellement l’accent sur les temps bibliques, et en particulier sur le 1er siècle, et ensuite sur les temps de la Réforme, c’est-à-dire le 16è siècle, qu’ils négligent souvent tout ce qu’il y a entre les deux. Près de 1500 ans d’histoire chrétienne, qu’ils effleurent à peine avec l’histoire des premiers conciles, avec St Augustin aussi et quelques Pères de l’Église… C’est comme si cette histoire ne leur appartenait pas, ou plus, comme s’il y avait un grand tunnel sombre de l’histoire chrétienne, dont on ne sortait que dans la lumière de la Réforme.

Enfin c’est une remarque en passant… mais elle est de taille, si les protestants veulent un jour se réconcilier avec leurs Églises sœurs qui, elles, assument ces siècles de l’histoire.

Alors vous vouliez nous parler de la Réforme, et en particulier de Martin Luther…  

Brossons ensemble le tableau de cette année 1521, qui va conduire Martin Luther dans un confinement forcé de 10 mois : du 4 mai 1521 au 1er mars 1522. Quatre ans plus tôt, en 1517, Luther publie ses 95 thèses contre les indulgences : violente critique contre une dérive de la confession. A cette époque les chrétiens étaient incités à verser de l’argent à l’Église en échange de la réparation des péchés qu’ils avaient commis. La polémique ouverte par Luther pour contester cette pratique prend rapidement de l’ampleur, et embrase tout l’empire romain germanique, et toute l’Europe. Peu à peu, constatant qu’il ne peut obtenir de Rome une quelconque réforme sur ce point, Luther développe une pensée alternative sur quelques grands principes de la foi, et sur l’autorité dans l’Église. 

C’est le début du mouvement de la Réforme protestante. Mais comment Luther en vient à être emprisonné ?

Couverture du livre Luther et l'Eglise confessanteLe 3 janvier 1521, Luther est excommunié par Rome. Le 18 avril à Worms, devant une assemblée politique et religieuse, Luther refuse une dernière fois de se rétracter, et il est mis au ban de l’Empire : c’est-à-dire que quiconque le voyait pouvait le faire arrêter et le faire mettre à mort sans procès. A cette nouvelle le prince électeur de Saxe – la principauté dont dépendait Luther – décide avec son consentement de l’enlever et de le mettre en lieu sûr pour le protéger. Tous les princes en effet n’étaient pas d’accord avec la décision de Worms, ce qui conduira plus tard au morcellement religieux de l’empire germanique.

Luther donc est emmené au château de la Wartburg, une propriété du prince dans laquelle il va passer 10 mois. Beaucoup le croient mort, ou en exil. En réalité Luther se cache, se protège du virus de la haine, sous le nom du « chevalier Georges », vêtu de vêtements nobles, barbu et les cheveux longs, avec une chaîne d’or au cou… (Georges Casalis, Luther et l’Eglise confessante, Paris : Cerf, 1983, p 73.)

Un portrait inattendu de Luther, qu’on voit plus souvent représenté en habit de moine ou en tenue de docteur en théologie…

Oui ! Une prison dorée en tout cas… Luther reste incognito, mais il traité avec faveurs ; il se plaint d’ailleurs rapidement de maux de ventre et de constipation, parce qu’on lui donne une nourriture trop riche à  laquelle il n’est pas habitué…

Comment Luther vit-il cet enfermement ?

Martin Luther à Wartburg
Martin Luther à Wartburg

Eh bien, c’est d’abord pour lui un temps très difficile. Pendant plusieurs années, il a été sur la brèche, en pleins feux de l’actualité, travaillant intensément et défrichant avec une énergie incroyable des terrains nouveaux. Et tout à coup, c’est l’arrêt. Il y a sans doute chez lui une sorte de décompensation, de contre-coup dépressif. Et deux éléments de combat intérieur, qu’il a bien connus au monastère, refont surface.

Lesquels ?  

C’est d’abord un sentiment de culpabilité. Luther se reproche de n’avoir pas été assez courageux, de n’avoir pas eu le courage de risquer le martyre. Et d’une certaine façon de sembler trahir, de sembler renier, de sembler abandonner tous ceux qui l’ont suivi et qui poursuivent sans lui, comme ils le peuvent, la grande tache de la Réformation.

Et puis il y a aussi des tentations de la chair, qui ne sont pas seulement celles de la gourmandise. Privé d’activité, Luther y est plus vulnérable. Il essaye d’en sortir par la prière, mais aussi en déployant à nouveau une activité d’écriture pour prendre soin de la situation des autres. Écoutons le passage d’une de ses lettres de captivité :

« C’est la perdition actuelle des âmes qui me cause du tourment. J’ai pris la décision d’attaquer les vœux monastiques et de libérer les jeunes gens de l’enfer du célibat, que le prurit sexuel et les pollutions rendent si impur et si damnable. Ce sont d’une part mes propres tentations, d’autre part mon indignation qui me poussent à écrire ce livre. »
(Lettre à Spalatin, 11 novembre 1521. In Martin Luther, Œuvres, tome VIII, éd. Labor et Fides, p 75)

Nous avons laissé Martin Luther en 1521 au château de la Wartburg, où il a été mis en sécurité par son prince électeur et où il va rester 10 mois. Et nous avons vu qu’au-delà des tourments intérieurs qui l’assaillent pendant ce séjour, Luther se met à écrire des lettres et des livres. Une façon d’occuper son esprit ? 

Sans doute, mais bien plus que cela. Luther est entièrement saisi par le souci de son peuple et par l’avenir du mouvement de Réforme qu’il a lancé. Bien qu’il demeure incognito à la Wartburg, il se tient informé très précisément de tout ce qui se passe, il entretient une correspondance soutenue avec plusieurs amis, et il adresse même quelques missives à ses adversaires !  Et il consacre son temps libre à d’importants travaux d’écriture.

Quels travaux ?

Tout à l’heure nous avons fait allusion à son livre contre les vœux monastiques, qui paraît au début de 1522. Dans une lettre à son père, écrite depuis la Wartburg, Luther fait ce commentaire : « vous pourrez voir par quels signes admirables et par quels effets de sa puissance Christ m’a délié des vœux monastiques et m’a octroyé une telle liberté que, bien qu’il m’ait fait le serviteur de tous, je ne suis cependant soumis qu’à lui seul. Car lui seul, sans intermédiaire, est mon évêque, mon abbé, mon seigneur, mon père et mon maître. Je n’en connais pas d’autre. »

Des paroles fortes !  Est-ce qu’il y a d’autres travaux encore ?

Oui, et combien ! Il faut mentionner le formidable commentaire du Magnificat, un texte très sensible dans lequel Luther exprime son attachement à la vierge Marie, mais dans une interprétation nouvelle centrée non pas sur la dévotion mariale mais sur le témoignage de sa foi. A côté de cela Luther poursuit aussi un commentaire sur les Psaumes, un ouvrage sur la confession, un sermonnaire (explication populaire des évangiles et des épîtres de chaque dimanche)…

Tableau "Lutherstube" à Wartburg
"Lutherstube Wartburg"

Est-ce qu’on peut dire que Luther profite de ce temps de captivité pour approfondir sa lecture de la Bible ?

Certainement. Mais il y a plus encore, et même bien plus.

Quoi donc ?

Luther va s’attaquer à la traduction de la Bible en langue allemande. Et dès la fin de 1522 une traduction du Nouveau Testament sera éditée. C’est un événement considérable, à au moins deux titres. D’abord sur le plan religieux, c’est une façon de mettre la Bible à portée de tous, et non plus seulement des clercs et des érudits qui connaissent le latin. Une façon de rendre chacun responsable de comprendre et de s’approprier les Écritures bibliques.

Et puis, sur le plan de la langue c’est une révolution. A l’époque, la langue allemande n’existe pas encore. Il y a une langue artificielle et froide, celle de l’administration, que personne ne comprend. Et il y a un dialecte, ou plutôt des dialectes germaniques. En traduisant la Bible, Luther forge une langue nouvelle, qui deviendra l’allemand moderne. Plus tard il écrira : « Dans ma traduction, j’ai mis tout mon zèle à parler un allemand pur et clair. La femme dans son ménage, les enfants dans leurs jeux, les bourgeois sur les places publiques, voilà quels furent mes maîtres : j’ai voulu apprendre d’eux comment on parle, et comment on explique. »

Un confinement très productif donc !

Oui, et qui va laisser un héritage considérable. Ce qui me frappe dans ce séjour de Luther à la Wartburg, c’est qu’à la fois il convoque à nouveau les démons intérieurs de Luther, et à la fois il en fait quelque chose pour les autres, en gardant sans cesse à l’esprit le souci des gens qui l’attendent dehors. Il sortira finalement de son château en mars 1522, pour faire cesser un trouble religieux que des prédicateurs trop enthousiastes ont suscité à Wittenberg, la ville où Luther avait l’habitude d’enseigner. Tant pis pour ma sécurité, dit Luther, il faut que j’y aille.

Pour Luther, le confinement ne conduit pas – comme pour l’apôtre Paul – à une élaboration théologique supplémentaire, ou à une identité nouvelle : prisonnier du Christ. Le confinement est pour Luther un lieu d’approfondissement et d’intense production littéraire. C’est le lieu d’accouchement d’une langue et d’un peuple entier.

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