C’est une figure de sainteté que nous propose de découvrir aujourd’hui le Pasteur Eric de Bonnechose dans Couleur Réformée. Mathilda Wrede, une jeune finlandaise touchée par le sort des prisonniers.

Confinés de la foi - cinquième partie

Lancement : Il y a un peu plus de 100 ans, il y eut un ange dans les prisons finlandaises. Une jeune femme qui, dès l’âge de 20 ans, consacra sa vie à l’Évangile et aux détenus de son pays.

Il y a dans le protestantisme plusieurs grandes figures d’engagement auprès des détenus. J’aurais pu parler d’Elisabeth Fry, qui au début du XIXè siècle s’est consacrée au sort des détenus dans les prisons anglaises, et s’est opposée au système de déportation des prisonniers et aussi à l’esclavage. J’aurais pu aussi parler du Major Charles Péan, ce haut responsable de l’Armée du Salut qui, au XXè siècle, a dévoué sa vie au sort des bagnards et a contribué à la fermeture définitive du bagne de Cayenne.

Mais j’ai choisi d’évoquer avec vous une figure singulière, celle de Mathilda Wrede.

Mes Sources

Premières pages du livre Mathilda Wrede - L'amie des prisonniers finlandais

Mathilda Wrede est née en 1864 à Vasa, en Finlande, dans une famille de la haute société – son père est gouverneur du district de Wasa, à une époque où la Finlande est sous la dépendance des Tsars russes. Très jeune, elle est rendue sensible au sort des prisonniers.

De quelle façon ?

Un certain nombre de détenus accomplissaient des travaux surveillés. Certains venaient couper du bois, ou faire du terrassement dans la propriété de son père. Un autre jour, Mathilda avait vu faire forger des fers aux pieds d’un prisonnier dans un atelier de la ville. Un autre jour encore, c’est un détenu, serrurier de profession, qui est appelé pour réparer la serrure de sa chambre.

A cette époque, Mathilda Wrede venait de vivre une conversion spirituelle. Elle était de confession protestante luthérienne, et elle avait assisté à une prédication de Réveil, un message qui l’avait fortement ébranlée et qui l’avait conduite à consacrer plus entièrement sa vie à Dieu.

Une prédication de Réveil ? De quoi s’agit-il ?

Un mouvement spirituel qui s’est déployé à plusieurs époques, notamment au XIXè siècle dans le protestantisme, pour inviter chacun à rencontrer personnellement le Seigneur, à confesser sincèrement ses péchés et à orienter toute sa vie selon l’Evangile. Ainsi, tout en restant attachée à l’église luthérienne, Mathilda Wrede était brûlée de l’intérieur, à la fois par la rencontre du Christ, et par le sort des prisonniers.

Que s’est-il passé avec le prisonnier qui réparait sa serrure ?

Après un temps de crainte et d’observation, Mathilda prend confiance, se met à lui parler, en évoquant notamment sa conversion toute proche. Alors, tout saisi de ce qu’il entend, le détenu l’invite à venir en parler à ses camarades en prison. Mathilda lui promet de venir. Malgré les craintes de son père pour une jeune fille de 19 ans, Mathilda fait valoir le respect de la parole donnée, et son père la laisse faire.

Ce sera la première d’une quantité de rencontres en prison. Malgré son jeune âge, Mathilda réussit à convaincre le directeur des prisons, et obtient progressivement un droit de visite dans toutes les prisons du pays. Elle ne prend pas la place des aumôniers, elle agit seule en tissant avec les détenus une relation étonnante, qui les touche profondément.

Comment s’y prend-elle ? Et est-ce qu’elle n’a pas peur de se retrouver, toute jeune femme de la haute société, devant des hommes souvent rudes et dangereux ?

Elle a à la fois un caractère bien affirmé, un sens de la répartie, une grande exigence morale et spirituelle, et un cœur plein d’amour. Je pense que c’est son sentiment d’être accompagnée par Dieu qui l’établit dans une grande paix. Les détenus sentent cet amour et cette confiance, et cela les bouleverse. Mathilda leur parle de Dieu, elle évangélise sans état d’âme, mais surtout elle a pour chacun d’eux une grande délicatesse de cœur. Nous allons le voir tout à l’heure par quelques récits.

Comment sa présence auprès des détenus est acceptée par l’administration ?

Au début plutôt facilement. Les autorités voient bien qu’à son contact les prisonniers changent de comportement, sont plus faciles à gérer. Mathilda fonde une ferme, dans laquelle des sortants de prison peuvent être accueillis pour se réinsérer. Elle essaye aussi de faire améliorer les conditions de détention. Pour cela elle raconte ce qu’elle voit dans les prisons, et elle devient gênante pour l’administration pénitentiaire. A partir de 1913 elle sera interdite de visite, mais continuera son œuvre en écrivant, en accueillant chez elle, en sollicitant des appuis partout où c’est possible…

Je vous propose d’écouter maintenant le « chant des marais ». Composé dans un autre contexte, il peut nous évoquer cependant la déportation des détenus finlandais les plus durs en Sibérie, et la vie désespérante dans les froides steppes du nord.

Piste son, extrait du Chant des Marais chanté pour accompagner le cercueil de Simone Veil

Loin vers l’infini s’étendent
Des grands prés marécageux.
Pas un seul oiseau ne chante
Sur les arbres secs et creux.

Refrain
Ô terre de détresse
Où nous devons sans cesse
Piocher, piocher

II
Dans le camp morne et sauvage
Entouré de murs de fer
Il nous semble vivre en cage
Au milieu d’un grand désert

Refrain
Ô terre de détresse
Où nous devons sans cesse
Piocher, piocher

IV
Mais un jour dans notre vie,
Le printemps refleurira
Liberté, liberté chérie,
Je dirai : tu es à moi.

Dernier refrain
Ô terre enfin libre
Où nous pourrons revivre,
Aimer, aimer

Nous parlons aujourd’hui de Mathilda Wrede, une jeune finlandaise qui consacre sa vie au soutien et à l’évangélisation des détenus, vers la fin du XIXè siècle et au début du XXè. Un recueil l’a fait connaître en France en 1923, où l’on trouve un grand nombre d’histoires touchantes, un peu comme des fioretti de St François d’Assise.

Est-ce qu’on peut entendre quelques unes de ces histoires ?

Volontiers, et c’est sans doute la meilleure façon d’entrer dans la compréhension de cette forte personnalité attachante et gaie, comme le fut St François aussi.

Un jour par exemple elle se trouve dans la cellule d’un dangereux individu, qui accueille avec mépris sa proposition de lire la Bible. Pour lui pas question de Dieu et de prière, ce serait hypocrite de sa part. Et dans cet échange difficile, après un silence, vient un moment de sincérité. L’homme confie qu’il est très dur de vivre seul avec ses pensées, et qu’il ne se souvient pas d’une seule bonne action qu’il aurait pu faire. Alors Mathilda voit une cruche de bière, et demande à boire. L’homme résiste : « comment lui, un détenu, donner à boire de la bière à une fille de la haute société, dans une cruche ébréchée ? » Elle insiste avec politesse. L’homme finit par lui tendre la cruche, elle boit, elle le remercie chaleureusement. Il est bouleversé.

Est-ce qu’elle n’était jamais menacée, en tant que femme ?

Apparemment pas, ou jamais de façon dangereuse. Il y avait rapidement un immense respect. Il semble que beaucoup ne voyaient pas en elle la femme, mais l’amie, quelqu’un qui leur permettait de se remettre debout. Le même homme que tout à l’heure était un jour très agité dans sa cellule. Mathilda s’en inquiète. Et l’homme finit par confesser qu’il est monté pour regarder par la fenêtre, et que pour la première fois depuis huit ans il a vu passer dehors une femme. Or il a devant lui une jeune femme –Mathilda – mais il semble qu’il ne la voit pas. C’est celle du dehors qui l’a agité.

Est-ce qu’elle parlait toujours de la Bible et de Dieu ?

La plupart du temps, mais jamais de façon impérieuse ou frontale. Un jour elle est auprès d’un homme très renfermé, taciturne. Elle sait qu’il vient du nord de la Finlande. Elle lui dit qu’elle est heureuse de rencontrer enfin quelqu’un du Nord. L’homme se méfie, lui déclare brusquement qu’il est un assassin. Mais elle continue doucement. Elle évoque les paysages du nord, la grande sensibilité des gens de cette région, les lumières et les saisons si particulières. Elle perçoit que peu à peu l’homme est ému, respire plus fort. Au bout d’un moment elle le laisse à ses pensées. Et c’est plus tard, une autre fois, que cet homme lui parlera. Pour l’heure il s’est senti rejoint et respecté.

Une dernière histoire, peut-être ?

Pour me faire pardonner de vous raconter tout cela une veille de Pentecôte… ou peut-être pour signifier combien cette femme a pu être saisie par l’Esprit de Dieu. Une autre rencontre en cellule avec un homme, un colosse enchaîné dans des fers, et connu pour avoir assassiné 7 personnes. Matti Haapoja, c’est son nom.

Il met Mathilda au défi de trouver dans la Bible un passage qui puisse le concerner, et qu’il lui indiquerait en pointant un endroit de son choix. Elle est joueuse, elle n’a pas le choix, elle sait que l’Esprit l’accompagne, alors elle accepte le défi. L’homme montre alors les trois premiers versets de la Genèse. Et après un bref silence, voici quelques unes des paroles qu’elle adresse à cet homme, et qui vont le jeter à terre en sanglots bruyants.

« Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre ». Cette terre, ce n’est pas seulement la terre là dehors, avec ses étendues infinies, ses déserts sauvages, dont jamais l’œil n’a pu atteindre les limites. Ce ne sont pas seulement les lacs et les grandes forêts, avec leurs arbres, leurs plantes, leurs fleurs… cette terre que Matti Haapoja a tant aimée, et qu’il regrette si amèrement d’avoir perdue. C’est aussi le cœur de l’homme, le cœur de Matti, c’est là aussi la terre que Dieu a créée.

« Et la terre était déserte et vide, les ténèbres couvraient la face de l’abîme ». La terre, c’est-à-dire aussi le cœur de Matti Haapoja, est aussi déserte et vide. Vide de tout ce qui est bon et pur, tendre et aimant, vide de joie et de paix. Aucune fleur n’y pousse, aucun fruit n’y mûrit. Pourquoi donc ? Parce qu’il fait sombre dans la profondeur, qui s’appelle l’abîme, et parce que les ténèbres tuent la vie. Matti Haapoja a un abîme dans son cœur, comme nous en avons tous, ou comme nous en avons tous eu. Et la seule pensée de cet abîme l’épouvante et l’inquiète.

« L’Esprit de Dieu planait sur les eaux. Dieu dit : que la lumière soit. Et la lumière fut ». Dieu peut faire descendre sa lumière, dans ce ténébreux abîme qu’est le cœur de l’homme, et l’éclairer de ses divins rayons. Il est le seul qui soit capable de faire ce miracle. Dans le cœur de Matti Haapoja, la lumière qui émane de Dieu n’est pas encore descendue. Mais quand son cœur tout vide, tout désert, avec ses insondables ténèbres qui tuent ce cœur, Matti Haapoja l’aura apporté à Dieu, alors Dieu dira : « que la lumière soit ! ». Et il en sera réellement ainsi.

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