... mais l'Esprit lui-même prie Dieu en notre faveur

Prédication du pasteur retraité Marc Spindler apportée le 19 juillet 2020 au Temple de l’Église Protestante Unie de Talence

Lecture biblique

Romains 8 : 26-27

26. De même, l’Esprit saint aussi nous vient en aide, parce que nous sommes faibles. En effet, nous ne savons pas prier comme il faut ; mais l’Esprit lui-même prie Dieu en notre faveur avec des gémissements qu’aucune parole n’est capable d’exprimer.
27. Et Dieu, qui voit dans les cœurs, comprend ce que l’Esprit saint veut demander, car l’Esprit prie en faveur des croyants, comme Dieu le désire.

L’épître de Paul aux Romains est inépuisable, et notamment ce chapitre 8 déjà abordé dimanche dernier contient des perles de grand prix qui sont déjà réservées pour les prochains dimanches, selon notre liste œcuménique suivie par notre Église et bien expliquée dans le guide biblique Paroles pour tous.

Aujourd’hui c’est la prière, l’acte de prière qui capte notre attention et aussi notre étonnement.

Comment l’apôtre peut-il écrire que nous, les chrétiens de son temps et de tous les temps ne savons pas comment prier comme il faut ?

Nous sommes plutôt inondés de manuels de prière, de collections de prières qui démontrent l’habileté et la profondeur, la sincérité sans doute, des textes de prière disponibles à foison.

Un immense album intitulé  Quand les hommes parlent aux dieux. Histoire de la prière dans les civilisations a été publié en 2003 sous la direction de Michel Meslin, professeur à la Sorbonne. Toutes les religions y passent et montrent leur savoir-faire. Michel Meslin donne au départ un définition de la prière : « acte volontaire qui met en jeu les composantes psychologiques, affectives de l’être humain, ainsi que ses désirs plus ou moins clairement assumés » p.3.

Une collection plus populaire a été publiée chez l’éditeur Seghers en 1958 sous le titre La prière. Anthologie des prières de tous les temps et de tous les peuples.

Et je mentionne encore l’encyclopédie de la prière composée par Friedrich Heiler (1892-1967), célèbre professeur d’histoire des religions à l’université de Marbourg. Cet immense manuel a circulé pendant des décennies dans plusieurs langues dont le français. Il était au programme de la formation des missionnaires de la Mission de Paris dans les années 1930.

Bref, comment l’apôtre Paul peut-il décrier à ce point les capacités humaines en matière de prière ?  L’explication est bien simple : Paul ne donne pas un jugement anthropologique, mais un jugement théologique sur les prières humaines. En somme il se demande comment Dieu reçoit ou ne reçoit pas les prières.

Deux petits mots du verset 26 sont essentiels, ce sont les mots « comme il faut », en grec kathô dei. En principe il y a donc une méthode, une procédure, un protocole d’introduction à la prière. La synagogue juive a édicté toutes sortes de règles pour que la prière se passe bien. En gros il faut être propre, sans reproche, réconcilié avec ses adversaires, fidèle aux commandements de Dieu.

S’approcher de Dieu a semblé si difficile à nos frères catholiques que les croyants se croient obligés de passer par des médiateurs ou médiatrices comme la Vierge Marie et les innombrables saints et saintes du calendrier.

Mais l’obligation d’être bien préparé pour s’adresser à Dieu vaut aussi pour les protestants qui lisent la Bible. Deux exemple suffiront. Le premier exemple est tiré du livre du prophète Ésaïe ch. 1 :

« Quand vous venez vous présenter devant moi, qui vous demande de fouler mes parvis ? Cessez d’apporter de vaines offrandes ! La fumée j’en ai horreur ! (..)Quand vous étendez les mains, je me voile les yeux, vous avez beau multiplier les prières je n’écoute pas : vos mains sont pleines de sang. Lavez-vous, purifiez-vous, ôtez de ma vue vos actions mauvaises, cessez de faire le mal. Apprenez à faire le bien, recherchez la justice.. » (Es. 1, 12-17).

Cf aussi Amos 5, 21-24 ; Psaume  50, 7-18.

Deuxième exemple : dans le NT nous connaissons bien le Sermon sur la montagne ! Jésus y explique le 6e commandement (Tu ne commettras pas de meurtre) et il poursuit :

« Quand donc tu vas présenter ton offrande à l’autel, si là tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande, devant l’autel, et va d’abord te réconcilier avec ton frère ; viens alors présenter ton offrande » (Mat 5, 23-25).

Et c’est aussi à la fin du Sermon sur la montagne que Jésus condamne la pression que que les gens croient exercer sur Dieu en multipliant les prières.

« Les païens s’imaginent que c’est à force de paroles qu’ils se feront exaucer. Ne leur ressemblez donc pas, car votre Père sait ce dont vous avez besoin, avant que vous le lui demandiez. Vous donc, priez ainsi… » et c’est le Notre Père ! (Mat 6, 7-15).

Ces petits mots de l’épître aux Romains, ce « comme il faut », nous rappellent ce que nous savons déjà en vérité, c’est que la prière ne peut pas couvrir l’injustice et la désobéissance. Le prière n’est pas une excuse ni un alibi, l’acte de prière que les anthropologues veulent isoler en oubliant tout le reste, l’acte de prière va de pair avec l’acte de justice et de charité, dans l’espérance du Royaume. Cette exigence de cohérence peut être très lourde à porter et difficile sinon même impossible à réaliser dans notre vie et dans la vie de la communauté chrétienne. On aurait presque l’impression de repasser du régime de la grâce au régime de la loi.

Mais l’apôtre Paul ne nous laisse pas en plan. Rappelons-nous que tout le chapitre 8 de l’épître aux Romains est placé sous le signe de l’Esprit. Le verset 27 doit être lu à la lumière du verset 15 de ce chapitre :

« L’Esprit habite en vous ».

C’est l’Esprit qui nous établit fermement dans la certitude, la liberté et la joie de dire à Dieu « Abba », c’est-à-dire Père.  Et c’est aussi l’Esprit qui habite en nous qui assume notre prière, la répercute et la fait résonner dans la prière commune de l’Église. On a presque l’impression en lisant ce passage en toute innocence que l’Esprit se dédouble, qu’il y a pour ainsi dire deux Esprits, l’un extérieur, l’autre intérieur.

En réalité il n’y a pas dédoublement en Dieu mais il y a bien un vis-à-vis entre Dieu et la personne priante qui est habitée par l’Esprit. Il n’y a pas de fusion mais il y a communion.

Ce qui nous amène à la vie quotidienne, même s’il y a des sommets que parfois le fidèle peut atteindre. La prière n’est pas toujours développée et élaborée sous forme de strophes et de versets, la prière est parfois comme bloquée en cours de route et elle s’exprime alors non en paroles, mais en soupirs et en gémissements, comme la création toute entière.

L’apôtre nous fait confiance et nous assure que Dieu entend nos embryons de prière, nos élans inachevés comme une sonate inachevée.

Les Églises orthodoxes orientales ont élaboré ce genre de prière d’exclamation instantanée courte qui fait partie de leur tradition de spiritualité. Ce n’est pas notre genre, à nous protestants occidentaux, mais il est bon de savoir l’existence de cette tradition.

Voilà donc un encouragement et une promesse dont nous pouvons rendre grâce avec joie. Que notre prière, sous toutes ses formes, soit ainsi recueillie par l’Esprit saint.

Marc Spindler

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