Le Pasteur Eric de Bonnechose nous propose de relire la vie de certains personnages bibliques qui se sont trouvés « confinés », tel l’apôtre Paul, plusieurs fois emprisonnés.

Le texte ci-après reflète le contenu de l’émission Couleur Réformée – une expression de l’Église Protestante Unie du 2 mai 2020 sur radio RCF

Confinés de la foi - première partie

Autoportrait en apôtre Paul - Rembrandt
Autoportrait en apôtre Paul – Rembrandt @common.wikimedia.org

Lancement : Est-ce qu’il y a un lien entre le confinement et la foi ? Entre le confinement et l’image que l’on peut découvrir de Dieu ? C’est le parcours proposé pour plusieurs émissions de Couleur Réformée.

Aujourd’hui : Paul prisonnier du Christ.

L’expérience du confinement, ou de l’enfermement, a pu être traitée de bien des manières par les philosophes. On en trouve une approche très suggestive par Pauline Petit, sur France Culture, dans une série d’émissions sur les chemins de la philosophie. Mais qu’en est-il des témoins du Christ ? Comment vivent-ils leurs enfermements, et comment intègrent-ils cette expérience dans leur foi et dans leur compréhension de Dieu ? C’est ce que nous allons découvrir ensemble modestement, à travers une petite série d’émissions de Couleur Réformée. Et puisqu’il s’agit d’une émission protestante, nous commencerons par une grande figure de la Bible.

Il y a beaucoup d’histoires d’enfermements et de prisons dans la Bible, me semble-t-il…

 La liste est longue en effet : Noé dans son Arche, Jonas dans son poisson, Joseph dans sa fosse – comme Daniel ou encore le prophète Jérémie, Joseph en prison, sans parler bien-sûr de la grande expérience de l’exil du peuple d’Israël à Babylone.

Et dans le Nouveau Testament, Jean-Baptiste en prison, et surtout l’apôtre Paul emprisonné plusieurs fois ! 

Nous y venons. Paul a fait plusieurs séjours en prison, et cela l’a tellement marqué qu’au début de sa lettre à Philémon il écrit : « de la part de Paul, prisonnier du Christ. » Nous avons donc là quelque chose de très fort, qui marque son identité et qui nous est transmis comme un message. Nous allons parcourir ensemble les raisons et les questions de cette appellation, « prisonnier du Christ », chez Paul. Et pour cela je me nourrirai largement d’une excellente émission diffusée en juin 2014 par la chaîne KTO, avec deux biblistes chevronnés : le père Michel Quesnel, et Roselyne Dupont-Roc.

Quels sont donc les séjours de Paul en prison ?

Il y a un premier épisode dans la ville de Philippes, où Paul est brièvement emprisonné avec son compagnon Silas. On trouve cela au chapitre 16 du livre des Actes des Apôtres. Par la suite Paul est sans doute emprisonné à Troas, puis certainement à Ephèse. Et bien-sûr toute la fin de son parcours, de Jérusalem jusqu’à Rome, est un parcours de captivité : le récit couvre les chapitres 21 à 28 du livre des Actes et devient une sorte d’occasion de diffusion de l’Evangile dans tout ce long trajet de captivité.

Ces épisodes d’emprisonnement arrivent vers la fin de sa vie et de son engagement chrétien ; mais ce ne sont pas pour lui de simple parenthèses…

Non, et pour plusieurs raisons. D’abord, ces emprisonnements sont liés à la vivacité de la prédication de Paul, qui suscite de l’hostilité dans les synagogues et dans les villes où il passe, tellement le message qu’il développe est renversant. Et il n’est pas anodin de prêcher le Christ dans des sociétés très structurées par le religieux, c’est un trouble à l’ordre public. Paul est donc contredit, malmené, parfois violenté ou emprisonné. Il entre alors dans le sillage des grands témoins persécutés, comme l’ont été les prophètes d’Israël, et comme l’ont été Jean-Baptiste, Jésus, et ensuite Etienne. En assumant les conséquences possibles de sa prédication, et peut-être pour mieux les assumer parce c’est difficile à assumer, Paul s’identifie à eux. Mais il le fait d’une façon particulière.

De quelle façon ?

 

En se glorifiant de sa faiblesse. Il y a un long passage de la deuxième lettre aux Corinthiens, dans lequel Paul énumère toutes les épreuves qu’il a dû traverser : prison, mais aussi sévices, dangers de mort, naufrages, faim et soif… et à la fin de toute cette énumération il dit : « s’il faut me glorifier, je me glorifierai de ma faiblesse » (2Co 11,30). Parce que c’est là que se manifeste la puissance du Seigneur. Et Paul conclut : « C’est pourquoi je me réjouis des faiblesses, des insultes, des détresses, des persécutions et des angoisses que j’endure pour le Christ ; car lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort » (2Co 12,10).

L’expérience de la prison et de la contrainte lui permet de mieux souligner la puissance de Dieu. C’est très paradoxal !

C’est le défi de quiconque veut être témoin, je pense. Il faut à la fois sortir de soi-même, s’exposer devant les autres quitte à essuyer des oppositions ou des refus, mais sans jamais se prendre pour Dieu, toujours en renvoyant vers cet Autre qu’est Dieu. Paul a très bien saisi ce dilemme, qui est celui de tous les prophètes. Mais, comme nous allons le voir, il va en faire une lecture nouvelle, à la lumière de la croix.

Nous parlons de confinement et de foi aujourd’hui. Plus précisément de la façon dont l’apôtre Paul vit ses emprisonnements successifs, comment il en parle, comment il les interprète.

Nous parlions tout à l’heure d’une interprétation à la lumière de la croix. Est-ce que Paul, dans ses captivités, a le sentiment de vivre quelque chose de l’expérience de la croix de Jésus ?

En tout cas pour Paul, la croix est le renversement radical de l’image de Dieu, qui lui a été imposée sur le chemin de Damas. Le Christ, l’envoyé décisif de Dieu, a accepté de passer par la mort, chose impensable pour les juifs et idiote pour les gens de culture grecque. Et même nous, chrétiens, après 2000 ans nous n’avons pas fini de comprendre ce que cela doit changer dans nos façons de comprendre Dieu. En passant par les entraves de la mort, d’une certaine façon le Christ est le premier grand confiné du séjour des morts, qui en ressort le troisième jour. Le premier déconfiné de la mort par Dieu. Et cette aventure de mort et de résurrection devient l’axe incontournable pour découvrir le visage de Dieu.

Paul fait lui-même cette expérience en prison…

Le tableau
« L’Apôtre Paul à sa table de travail » de Rembrandt @commons.wikipedia.org

A plusieurs reprises dans ses écrits, Paul associe ses souffrances à celles du Christ. Il y a pour lui aussi, pour son parcours humain et social, un effondrement et une reconstruction, une mort et une résurrection. Il était pharisien, instruit, sûr de sa religion, investi de reconnaissance et de pouvoirs religieux. Le voilà disciple du Christ, éprouvant toutes sortes de faiblesses et de persécutions, avec le sentiment que cela arrive pour le service du Christ et de l’Évangile.

C’est pour cela qu’il en vient à cette expression que vous citiez au début de l’émission : Paul, prisonnier du Christ ?

Oui, c’est une expression de sa lettre à Philémon (v1 et 9). Une expression qui peut dire à la fois : prisonnier à cause de Jésus-Christ, prisonnier pour Jésus-Christ, prisonnier par Jésus-Christ. Cette lettre à Philémon est intéressante d’ailleurs, parce que Paul y prend la défense d’un certain Onésime, un ancien esclave de Philémon qu’il a rencontré et converti en prison. On voit que même la prison est un lieu de témoignage pour Paul. 

Bref quand Paul réfléchit à son expérience de l’enfermement, il l’interprète dans le sens d’un lien profond et constitutif avec le Christ. Ailleurs – et cette fois-ci c’est dans l’ouverture de sa lettre aux Romains – il va encore plus loin en se présentant comme « Paul, esclave du Christ. »

Prisonnier, esclave… toujours une idée de dépendance, de contrainte imposée par le Christ… mais avec une dimension de service ici…

Effectivement il y a la notion de service. Mais surtout il y a une réflexion sur la liberté. Un renversement des esclavages et des libertés. D’une part, le Christ libère des attachements et des dépendances qui nous font du mal et qui font du mal aux autres. La foi dans le Christ libère de l’esclavage du péché, libère des pouvoirs humains, libère aussi de la raideur des préceptes de la loi juive et de toute loi.

Paul, qui était un ardent défenseur de la loi de Moïse, découvre avec le Christ que cette intransigeance était un chemin de mort. Par contraste il en vient à affirmer : « pour moi, vivre c’est le Christ ». C’est donc un attachement nouveau, un attachement consenti, un attachement amoureux si l’on veut. Un attachement à une personne qui libère. Paul, dans sa conscience, dans son coeur, dans sa volonté, devient captif d’une rencontre qui l’a entièrement saisie : celle du Christ.

Qu’est-ce que nous pourrions en apprendre, ou en retenir pour notre propre expérience de confinement ? Nous ne sommes pas confinés à cause de la foi en Jésus-Christ…

Non bien-sûr, et heureusement pour nous en France, même s’il y a des actes antisémites ou anti-religieux déplorables, nous ne sommes pas dans un régime de persécutions religieuses. Donc nous ne pouvons sans doute pas dire comme l’apôtre Paul que nous sommes prisonniers du Christ, pour un grand nombre d’entre nous ce ne serait pas tout à fait notre expérience.

Par contre, est-ce que par exemple nous pourrions entendre, sur un plan spirituel, une parole comme celle qui nous est dite depuis la mi-mars : « reste chez toi » ? Réfléchir à ce  que peut représenter pour chacun de nous, sur le plan spirituel, ce « chez moi ». Quelle est mon domicile spirituel, l’habitation intérieure en Christ, ce lieu où à la fois je suis en sécurité et à partir duquel je ne menace pas les autres ? Je laisserais volontiers résonner cette parole de Jésus qui dit, non pas « soyez mes prisonniers », ou « soyez mes esclaves », mais qui dit : « demeurez en moi, comme moi je demeure dans mon Père ».

Est-ce que, pour conclure, il y aurait une citation de l’apôtre Paul que nous pourrions écouter ?

Je pense à quelques lignes qui ne sont pas de l’apôtre Paul lui-même, mais sans doute d’un de ses disciples qui se met sous l’autorité de l’apôtre Paul, et qui en parlant comme Paul revendique quelque chose de l’autorité du prisonnier du Christ – ce qui montre que cette expression a eu un profond retentissement parmi les premiers chrétiens. Voici ce passage, au chapitre 4 de l’épître aux Éphésiens :

« Je vous encourage donc, moi, le prisonnier dans le Seigneur, à vous comporter d’une manière digne de l’appel que vous avez reçu, en toute humilité et douceur, avec patience. Supportez-vous les uns les autres, dans l’amour, en vous efforçant de conserver l’unité de l’Esprit par le lien de la paix. » 

Une belle parole pour temps de confinement !

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