Écoutez ou chantez le cantique 49-13 (« ALLELUIA »)

(Alice Revet et Ute Gazzini)

Reste avec nous, Seigneur, le jour décline,
La nuit s’approche et nous menace tous;
Mais près de toi toute ombre s’illumine:
Reste avec nous, Seigneur, reste avec nous.

Prédication du pasteur Roland Revet le dimanche 26 avril 2020

Luc 24, 13-35 « Reste avec nous ! »

 

Comme nous le propose notre liste de textes bibliques pour ce deuxième dimanche après Pâques, nous cheminons ce matin en compagnie de Cléopas et de son ami, dont nous ignorons le nom. Ça peut paraître un peu décalé dans le temps : l’histoire d’Emmaüs est évidemment un récit de Pâques, même s’il est situé par Luc au soir du jour de la résurrection. On a pris l’habitude de le lire plutôt l’un des dimanches suivants, après qu’on ait fait honneur aux grands textes classiques, ceux qui parlent du tombeau vide, des anges, etc.

Pour ma part, j’aime bien ces deux disciples, Cléopas et son copain, je me sens assez proche d’eux. Ce sont des disciples de Jésus, ils l’ont probablement accompagné et suivi pendant quelque temps. Et malgré tout on ne peut guère les considérer comme de fulgurants témoins de l’évangile. Beaucoup d’entre nous s’y retrouveront sans doute : oui, on est pour Jésus, disciples, d’accord, mais pour ce qui est du témoignage, c’est généralement plutôt faible et hésitant !

Dans le récit de Luc, ce sont des disciples « au passé », tout est soigneusement écrit au passé, ils avaient espéré que Jésus allait venir libérer Israël… et puis, rien, ou plutôt au contraire, une trahison, un reniement, des mensonges, une condamnation, une exécution. Un prophète vaincu, un mort humilié, un souvenir, des regrets. D’ailleurs tout indique que Cléopas et son ami sont en train d’abandonner la partie, ils ne restent même pas à Jérusalem avec les autres, ils ont sans doute décidé de rentrer chez eux et de mettre fin à l’aventure. Est-ce qu’ils ont perdu la foi ? Probablement pas, ils continuent d’avoir « de la religion » comme on dit, mais cette religion ne leur sert pas à grand-chose en l’occurrence, car elle concernait un dieu qui n’est pas celui que Jésus est venu nous faire connaître. Il s’agissait d’un dieu normal, puissant et efficace, qui donne de la force et écrase les ennemis, celui qu’on attend, qu’on espère toujours surtout quand ça va mal, en période de crise, comme ce que nous connaissons actuellement. Ce genre de dieu devrait répondre, pense-t-on. Alors, après la croix et la mise au tombeau, cet espoir a plutôt tendance à se dégonfler. Ce sont maintenant deux hommes désemparés qui ont choisi de rentrer chez eux et d’oublier tout ça, ou au moins de prendre le temps de faire le point. Les voici sur le chemin d’Emmaüs.

Il n’y a pas de règle absolue et il est vrai que l’on peut rencontrer Jésus de bien de manières, il n’en reste pas moins vrai que c’est souvent sur le chemin de nos défaites ou de nos désillusions qu’il lui arrive de se faire connaître. Ici, cet étranger inconnu ne cherche pas à impressionner les deux hommes en se manifestant de façon spectaculaire comme on le voit dans beaucoup de récits religieux, avec une apparition miraculeuse par exemple. Il se trouve simplement là, sur le même chemin qu’eux, un voyageur comme eux qui va d’abord chercher à comprendre ce qui les préoccupe. Il les amène à dire leur inquiétude, leur désespoir, leur peine d’avoir perdu un ami et un maître, leurs doutes, leur crainte de s’être égarés dans une fausse direction. Ils parlent. « De quoi parliez-vous en marchant ? » demande cet homme. Le Jésus incognito nous pousse à dire ce que nous avons dans le cœur, même s’il s’agit de doutes, d’inquiétude, d’insatisfaction. Il faut que ça sorte.

Ici, bien sûr, un romancier habile aurait situé la grande scène spectaculaire de la reconnaissance surprise. Jésus se démasque, en fait il n’était pas mort, les dieux ou les envoyés de dieu ne meurent pas, ils font semblant, tout le monde éclate de joie et on va fêter ça à l’auberge un peu plus loin ! Mais alors, dans ce cas-là, c’est qu’on n’aurait pas compris ce qui fait le cœur de l’évangile, rien compris à Noël, à l’étable, au sermon sur la montagne, à toute la vie de Jésus, à la croix. On serait resté dans le système des religions classiques, en passant à côté du mystère que vient précisément révéler Jésus. Il faut prendre le temps d’expliquer. C’est ce que fait ici le Jésus incognito, il fait une étude biblique, là, sur le chemin d’Emmaüs. Il faut que Cléopas et son copain, et nous aussi, nous comprenions que la Bible, Moïse, Abraham, David, les prophètes, pour important que ce soit, ce ne sera jamais qu’une collection de vieux livres religieux comme il en existe partout depuis l’aube de l’humanité, tant qu’on n’y découvre pas que l’objectif en est de nous faire comprendre la participation sans réserve de Dieu à notre existence humaine.

Avec l’affaire Jésus, Dieu met en œuvre un changement radical de perspective. Spontanément, avec son sentiment religieux naturel, l’être humain cherche à atteindre Dieu, à se le rendre favorable par des rites, des prières, des sacrifices, à monter vers le ciel où il situe la résidence de Dieu, par toutes sortes d’exercices de piété, de méditation, de macération… En échange, le dieu concerné accordera peut-être sa protection, son pardon, une guérison, de bonnes récoltes ou la victoire en temps de guerre. Je ne sais pas si ça marche, mais ça semble avoir convenu pendant longtemps – et aujourd’hui encore – à une partie de l’humanité, une relation basée sur l’échange, donnant-donnant. Et pourtant, le monde ne va toujours pas si bien que ça…

Le Dieu de Jésus voudrait prendre l’affaire par l’autre bout. Il faut attaquer le mal à la racine, engager le combat sur le terrain, au niveau de l’humanité en y faisant germer le règne de Dieu – le royaume de Dieu. C’est pourquoi Jésus leur dit : « Vous ne comprenez rien, votre cœur est lent à croire ce qu’ont dit les prophètes ! » Jésus est mort, c’est vrai, et c’est ce que Cléopas et tant d’autres ont du mal à admettre. Mais le secret de Dieu, c’est que c’était le moyen de nous faire comprendre sa totale solidarité, au-delà même de la limite que, généralement, les dieux ne franchissent pas. Lui, il entre dans l’humanité. Et ainsi il nous enrôle à ses côtés dans le combat pour le règne de Dieu ici. Le Dieu de Jésus se distingue de tous les autres dieux, les dieux magiques et spectaculaires, les dieux Rambo dans leur Olympe inaccessible ou leurs sanctuaires protégés. Le Dieu de Jésus cherche à nous dire que lui est un dieu proche, amical, solidaire, parfois vaincu, un dieu humain !

Jésus sait de quoi il parle, c’est lui qui vient de vivre toute cette vie d’homme et de connaître ce supplice afin que Cléopas, son copain et nous, nous sachions bien qu’il n’est plus nécessaire de partir à sa recherche dans quelque univers céleste et lointain où nous devrions le dénicher à coup d’opérations rituelles compliquées connues de certains spécialistes, puisqu’il est là, ici, à nos côtés, sur la route d’Emmaüs et sur toutes nos routes, les routes de nos regrets, de nos doutes de nos fuites…

Les deux ex-disciples ne sont probablement pas encore très convaincus, mais ils commencent à être troublés par ce voyageur inconnu. En tout cas, il ne faut pas que cet étranger s’en aille tout de suite, il a encore quelque chose à dire, il ne doit pas nous laisser seuls avec nos problèmes, nos questions, nos doutes ; sa présence, quel qu’il soit, a quelque chose de rassurant : « Reste avec nous ! »

J’ai l’impression que nous trouvons ici l’un des passages du nouveau Testament où on assiste à la naissance de l’Église. Je ne suis pas persuadé que, d’après ce que nous en disent les Évangiles, Jésus ait attaché autant d’importance à la notion d’Église que ce qu’en ont conclu les théologiens qui ont essayé d’interpréter sa pensée depuis 2000 ans. Mais, à coup sûr, s’il y a Église, elle est là, à la porte de cette auberge d’Emmaüs, au soir du dimanche de Pâques, elle se constitue à, au moins autant que lors de la Pentecôte quelques jours plus tard. L’Église c’est là où s’exprime avec intensité un besoin de communion, de communauté, de partage et d’échange, en dépit de toutes les barrières et de tous les confinements imposés par les sociétés humaines, là où on souhaite plus que tout la présence de Jésus, sans forcément pouvoir définir avec précision qui il est, comme ces deux hommes qui ne veulent pas rester seuls, qui viennent juste de commencer à soupçonner un secret, le mystère du règne de Dieu, en accueillant un inconnu, et cet étrange inconnu, ils le savent, va être la fin de leur solitude, de leur isolement.

Jésus est notre compagnon de route, inconnu, non reconnu, mais présent chaque fois que nous nous faisons mutuellement accueil, chaque fois que nous restons ensemble en dépit de ce qui pourrait nous séparer, en dépit de nos désillusions après des espérances trop grandes, malgré les obstacles qui surgissent sur la route au bout de laquelle nous voudrions bâtir ensemble un avenir différent.

Luc nous dit que « leurs yeux s’ouvrirent et qu’ils le reconnurent ». Enfin ! C’est au moment où il rompt le pain et où il le leur donne. Ce geste essentiel c’est le partage. Un signe qui représente (c’est-à-dire qui rend à nouveau présent, actuel pour eux) l’amour de Dieu, incarné dans la vie et la mort de Jésus de Nazareth, c’est-à-dire non pas une théorie, un discours, un dogme sur l’amour ou sur Dieu, mais les divers instants d’une histoire humaine orientée dans le sens du règne de Dieu, donc à l’exact opposé de ce qui marque souvent la vie et l’histoire humaines : l’affirmation de soi et l’exclusion de l’autre.

Alors, désormais, peu importe qu’il disparaisse à leurs yeux. Cette absence n’est plus une absence, ce sera un autre mode de présence. Il va vivre, être présent dans la tâche qu’il leur confie, qu’il nous confie. Il ne s’agit pas d’un nouveau rituel pour être sauvé, qu’on appelle ça sainte cène ou eucharistie. C’est le partage du pain et du vin, la mise en commun des ressources et de la joie, un style de vie nouveau pour participer à l’élaboration d’un nouveau monde, un nouveau regard sur Dieu et sur les autres, une façon nouvelle de se regarder, de se rencontrer, de se saluer. L’Évangile appelle ça « le règne de Dieu », c’est là que réside le secret de la guérison du monde.

Ce soir-là, Cléopas et son copain sont eux aussi ressuscités, suscité à nouveau, réveillés, remis debout, remis en route, convertis au sens littéral puisqu’ils reprennent le chemin, dans l’autre sens, ils ne fuient plus, ils retournent au combat. C’était Pâques, comme chaque fois que nous rejetons le désespoir, que nous renonçons à nos amertumes et que nous reprenons la route après une rencontre qui donne à notre existence une direction nouvelle.

Pâques, c’était il y a deux semaines, c’est encore aujourd’hui, plus jamais Jésus ne restera éloigné de nous, il est là, « Reste avec nous » !

Amen

Prière

Reste avec nous, Seigneur, dans nos nuits de solitude, de découragement et d’espoirs ensevelis,

Insaisissable compagnon de nos sentiers obscurs, déchire le voile de nos yeux appesantis, surprends-nous par ta parole, brûlure en notre cœur, rejoins-nous dans le geste du pain partagé,

Alors, nous te reconnaîtrons, toi le vivant, visiteur déroutant, passager fugace te dérobant sans cesse, ami tendrement présent !

(Edith Wild, Livre de Prières, Olivétan)

 

Méditez sur fond de musique (Alice Revet)

tableau de Robert Zünd
Robert Zünd « Gang nach Emmaus » 1877@wikimedia commons
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