C’est un nouvel épisode des confinés de la foi que nous écoutons dans Couleur réformée. Le Pasteur Eric de Bonnechose explore la figure de Roland de Pury, qui fut enfermé dans la prison de Lyon pendant la seconde guerre mondiale.

Le texte ci-après reflète le contenu de l’émission Couleur Réformée – une expression de l’Église Protestante Unie du 4 juillet 2020 sur radio RCF.

Confinés de la foi : 8ème partie

Lancement : Journal de cellule.  C’est en cachette avec un bout de crayon que le pasteur Roland de Pury écrivit en 1943 son vécu de détention pour faits de résistance. Un témoignage sincère et passionné, entre désespoir et confiance, qui marqua la génération protestante de l’après-guerre. Aujourd’hui dans Couleur Réformée, 8è épisode des « Confinés de la foi ».

Les semaines passées, nous avons découvert deux témoignages impressionnants de figures protestantes incarcérées pour leur opposition au nazisme. Dietrich Bonhoeffer, le théologien, et sa haute réflexion sur la façon de dire l’Évangile dans un monde qui a appris se passer de Dieu. Et le Dr Adélaïde Hautval, sobre et déterminée, qui a osé dire non aux expérimentations des médecins nazis dans les camps de concentration. Avec Roland de Pury, nous abordons un troisième témoignage, dans un style assez différent des deux premiers.

En quoi est-il différent ?

Pasteur Roland de Pury
Pasteur Roland de Pury

D’abord parce que son emprisonnement a été de plus courte durée. Roland de Pury a été arrêté à Lyon le dimanche 30 mai 1943, devant tous ses paroissiens peu de temps avant de commencer le culte. Sa détention n’a duré que 5 mois, avant sa libération. De nationalité suisse, Pury a en effet été échangé avec plusieurs autres concitoyens contre des détenus Allemands, et c’est en Suisse qu’il a attendu le départ des Allemands de la ville de Lyon.

Mais cette relative douceur – par rapport aux deux témoins précédents – n’empêche pas un récit captivant. Roland de Pury écrit avec un réel talent littéraire, un grand art de la formule et une grande intensité psychologique. Et d’autre part c’est un passionné de la justice et de l’Evangile, qui traverse un profond désespoir, et ce combat est très prenant.

Revenons aux commencements… Comment décrire le pasteur de Pury ?

Il est né à Genève en 1907. Il songe d’abord à devenir écrivain, mais une conversion spirituelle l’oriente vers la théologie protestante qu’il étudie à Paris. C’est un disciple du théologien Karl Barth, son concitoyen suisse dont il suivra les cours à Bonn en 1932. Mais de Pury est un esprit libre et inclassable, qui a passé sa vie à conjuguer Évangile et questions de société, voire questions politiques.

Voici comment le décrit après sa mort le pasteur et théologien André Dumas, autre grande figure du protestantisme français d’après-guerre : « Roland de Pury a été pour notre génération le prédicateur du tranchant de la parole, l’amant passionné des cris de la culture, la sentinelle révoltée des injustices et des mensonges de l’histoire. »

Qu’est-ce qui a conduit à son arrestation ?

Après avoir été pasteur dans la paroisse rurale de Moncoutant, en Vendée, de Pury arrive à Lyon en 1938. En 1940, avec son épouse Jacqueline, il prend position contre le nazisme et la collaboration, et fustige la passivité d’un grand nombre de Français. Dans une prédication du 14 juillet 1940, il commente le commandement « tu ne déroberas pas ». A ses yeux, en se soumettant à l’Allemagne, la France dérobe leur liberté à toutes les victimes d’injustice et d’oppression du nazisme à travers le monde. Un sermon très engagé, considéré comme le premier acte de résistance d’expression chrétienne en France.

Roland de Pury n’a pas été inquiété à ce moment-là ?

Non, pas tout de suite. Il a eu à faire à des contestations internes et extérieures, mais les lieux de culte jouissaient d’une certaine immunité et il a pu continuer assez longtemps son action et sa liberté de parole, notamment en organisant une très active filière d’évasion de Juifs vers la Suisse. Il sera déclaré plus tard Juste parmi les Nations. C’est dans ce contexte qu’il est finalement arrêté par la Gestapo en mai 1943. Il est incarcéré à Lyon-même, à la prison de Montluc où passeront la même année Jean Moulin et Marc Bloch, et où sévira Klaus Barbie.

A-t-il été torturé ou violenté ?

Il semble que non. Visiblement la Gestapo n’est pas très bien informée sur ses activités, et cherche surtout à obtenir des renseignements sur les réseaux de résistants. Ou bien la Gestapo est prudente, parce que Pury a le soutien du président de la Fédération protestante, le pasteur Marc Boegner, et du cardinal Gerlier de Lyon. La principale souffrance de Roland de Pury, c’est l’isolement, et ses effets sous deux formes : le désespoir créé par l’inaction et le sentiment d’inutilité, et l’inquiétude pour sa femme, ses 6 enfants, ses paroissiens.

Comment fait-il face ? 

Il prie, et il écrit. Il prie pour lui, mais surtout pour les autres, et cet engagement de la prière le restitue dans sa dignité d’enfant de Dieu, et dans une mobilisation intérieure au service des autres. Et il écrit comme il peut, en cachette, parce que les crayons sont parfois interdits en cellule. Avec « quelques centimètres de graphite » – comme il dit – récupérés tant bien que mal, et du papier quand il en trouve, il écrit son Journal de cellule, ainsi qu’un commentaire de la première épître de Pierre.

Ce commentaire, intitulé Pierre Vivantes, vient d’être republié aux éditions Olivétan. Il a eu un grand succès, non pas parce qu’il fourmillait d’érudition – il n’avait comme outil de travail que sa seule Bible – mais parce qu’il était traversé par un témoignage faisant écho au témoignage de l’Apôtre : une expérience de vie et de foi, un engagement, une espérance.

« Ne rendez pas le mal pour le mal, écrit l’Apôtre Pierre, ni l’injure pour l’injure ; au contraire bénissez, car c’est à cela que vous avez été appelés pour hériter vous-mêmes de la bénédiction. »



Interlude musicale sur Radio RCF


Aujourd’hui dans Couleur Réformée nous évoquons le Journal de cellule du pasteur Roland de Pury. Un journal écrit dans la prison militaire allemande de Montluc, à Lyon en 1943. Est-ce que nous pourrions entendre quelques extraits de ce Journal, pour mieux sentir le style et le souffle de ces écrits ?

Bien-sûr. Nous pourrions d’abord lire quelques lignes du début de sa détention, quand il décrit le désespoir qui le saisit chaque matin à 8 heures, quand la promenade vient d’être terminée et qu’il sait qu’il doit attendre jusqu’au lendemain matin pour la porte de la cellule s’ouvre à nouveau.

« Je regarde ma montre… il est 8 h 05 ; mais l’heure n’a plus de raison d’être, elle ne marque plus rien. Y a-t-il une attente ? Mais qu’attendre ? A quoi sert-il de compter un temps qui ne va plus nulle part ? Alors… c’est le désespoir qui, crevant son barrage, se répand irrésistiblement dans la vallée de notre cœur pour en noyer toutes les forces vives, toutes les voix de la vie. C’est le démon en personne, qui n’a plus besoin de faire de manières et de se déguiser en ange de lumière. Il est là tout autour de moi, sûr de son affaire. Il a le temps. Il a justement tout le temps du captif. C’est son premier assaut, là, en cette première heure de ce premier matin. Et c’est déjà toute sa puissance et toute son horreur. »

C’est assez lyrique… et tout à fait désespéré…

Oui, c’est un désespoir qui a absolument besoin de la grâce de Dieu. Il l’écrit d’ailleurs, quelques jours plus tard :

« Cent fois le cafard peut être jeté par terre, dix secondes plus tard il est debout comme si de rien n’était… Aussi l’on doit bien dire que la grâce n’est pas un pain quotidien pour le prisonnier, mais le pain de chaque minute, de chaque seconde. C’est à tous les instants qu’il faut ressaisir la promesse de Dieu. »

Y a-t-il pour Roland de Pury des moments plus sereins, dans sa prison de Montluc ? 

Oui, par exemple ce passage spirituel, où il évoque la lecture des Psaumes d’angoisse, la prière de Jésus à Gethsémané, et le sentiment que Dieu le rejoint dans la vallée de l’ombre et de la mort.

« Maintenant, je puis lire les Psaumes avec Jésus. Ou plutôt c’est lui qui vient les lire avec moi. Nous sommes ensemble à nous adresser à Dieu. Par le Saint-Esprit, Jésus-Christ est là dans ma détresse, qui supplie son Père avec moi. Ou plutôt, par le Saint-Esprit je suis transporté dans la détresse de Jésus-Christ et dans sa supplication à Dieu pour moi… Mystère inénarrable, indispensable et adorable à jamais de la Trinité. Seule réalité pour l’homme du seul vrai Dieu. Chant de joie qui monte des cœurs des plus malheureux. Source des eaux vives en plein désert. Présence merveilleuse au cœur de la solitude inguérissable. Consolation parfaite dans la désolation totale… De quel secours sont les idoles, les dieux que notre désespoir invente ? »

Nous approchons de la fin de notre émission… Qu’est devenu Roland de Pury après la guerre ?

Il a repris son ministère pastoral, écrivant beaucoup, s’impliquant dans de nombreux combats. Entre 1960 et 1970 il devient missionnaire au Cameroun et à Madagascar. Il s’élève contre la colonisation, dénonce la torture en Algérie, s’indigne de toutes les dictatures… A plusieurs reprises, il brandit comme un étendard une expression étonnante : « les droits de l’homme, pour lesquels Christ est mort sur la croix. »  Évangile et droits de l’homme est d’ailleurs le titre d’une réédition de son Journal de cellule en 1981, deux ans après sa mort. De nombreux textes engagés y ont été ajoutés.

Un dernier mot pour conclure ?

Je voudrais souligner l’engagement œcuménique de cet homme, ami de l’abbé Couturier à Lyon et membre influent du fameux groupe des Dombes, composé de 20 pasteurs et 20 prêtres catholiques. Il n’eut de cesse de joindre à l’exigence de l’unité des chrétiens l’exigence de leur sainteté, à travers leur engagement pour les autres. « C’est l’absence de cette sainteté qui défait l’unité de l’Église », écrivait-il, et non les désaccords sur les définitions eucharistiques et sur la succession apostolique. Et il ajoutait : « nous avons le droit nous, chrétiens réformés, de prendre la cène avec les gens du Ku-Klux-Klan, et pas avec les martyres catholiques d’Amérique du Sud, qui eux ont le droit de communier avec leurs bourreaux… C’est blasphémer le sang du Christ. » 

Un homme passionné…

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