Veillez !

Prédication proposée par le pasteur Eric de Bonnechose par visioconférence, le samedi 28 novembre 2020, sur Marc 13 : 33-37

33 Attention ! Ne vous endormez pas, car vous ne savez pas quand le moment viendra. 34 Ce sera comme lorsqu’un homme part en voyage : il quitte sa maison et en laisse le soin à ses serviteurs, il donne à chacun un travail particulier à faire et il ordonne au gardien de la porte de rester éveillé. 35 Restez donc éveillés, car vous ne savez pas quand le maître de la maison reviendra : ce sera peut-être le soir, ou au milieu de la nuit, ou au chant du coq, ou le matin. 36 S’il revient tout à coup, il ne faut pas qu’il vous trouve endormis. 37 Ce que je vous dis là, je le dis à tous : Restez éveillés ! »

Veiller, un appel angoissé 

Un souvenir me revient en mémoire. C’est le récit de Charles Lindbergh, réalisant la première traversée de l’Atlantique en avion, en 1927. Une expédition périlleuse et longue, avec un pilotage de nuit… et 63 heures sans sommeil ! Tous les moyens sont bons pour garder les yeux ouverts… Un enjeu vital évidemment ; quelques secondes d’endormissement, et ce serait le drame.

« Attention ! Ne vous endormez pas, restez éveillés. Je répète et je le dis à tous : restez éveillés ! » L’insistance particulière de Jésus, juste avant sa Passion, doit nous interroger. Pourquoi est-ce tellement important de rester éveillés ? Et que veut dire « être éveillé » ?

Dans le contexte de l’Evangile de Marc, Jésus répond à une question des disciples sur les signes d’une grande catastrophe à venir, la destruction du temple de Jérusalem, et avec elle l’approche de la fin du monde. On comprend qu’être éveillé, dans ce contexte, c’est tenir bon dans sa foi, ne pas être terrorisé devant les événements, ne pas se laisser séduire par de faux messies, et croire de toutes ses forces que le Christ viendra alors chercher les siens, ceux qui seront restés fidèles. « Restez éveillés, pour à la fin être sauvés ! ».

Mais permettez-moi d’entendre quelque chose d’autre, dans l’insistance de Jésus. Pas seulement le souci altruiste du salut de ses disciples, mais une véritable angoisse pour lui-même, et pour le devenir de son message. En effet c’est la même expression angoissée au jardin de Gethsémané, un chapitre plus loin : Jésus est dans l’angoisse de sa mort qui approche, et cette angoisse s’ajoute à celle qu’il ressent devant l’inconscience des disciples, qui s’endorment dans le jardin. S’il ne reste plus rien de sa vie, plus rien non plus de son message, alors à quoi bon ?

Veiller, c’est sauver l’Evangile

« Restez éveillés », en somme, c’est le signe de l’angoisse du Christ, qui craint que tout ce qu’il a tenté de semer chez ses disciples ne soit dispersé sous l’effet des catastrophes à venir, sous l’effet de la peur ou des séductions de faux prophètes, les fake news de l’époque.

Rester éveillés, ce n’est donc pas seulement sauver notre peau, comme Lindbergh a su le faire en 1927. Mais c’est aussi et surtout sauver l’Evangile, maintenir à tout prix parmi les hommes cette lumière apportée par le Christ. Veiller, c’est épauler Dieu. Veiller, c’est sauver le témoignage de l’Evangile.

C’est pour cela que nous célébrons le culte, et que nous prions. Bien-sûr, il est très souhaitable que nous trouvions du goût à cela, et que le culte ne soit pas une affreuse purge qu’on s’inflige stoïquement dimanche après dimanche ! Nous venons au culte pour apprendre quelque chose, pour retrouver des frères et des sœurs, pour avoir du plaisir à chanter, pour déposer le fardeau de nos cœurs, pour être apaisés ou au contraire secoués par la parole de Dieu…

Mais le culte est avant tout un témoignage rendu à Dieu, un signe posé dans le monde : là encore, aujourd’hui encore, dans ce lieu brille une lampe, la veilleuse de l’amour de Dieu pour les hommes. Elle est très juste, cette prière de notre liturgie, cette invocation que souvent nous disons en ouverture du culte : « Père, tu nous accordes ton Saint-Esprit, par lui tu illumines nos cœurs. Que ce culte soit signe et témoignage de ton amour et du salut que tu nous donnes. »

Veiller, c’est être là ensemble, ce soir, et que d’autres le sachent, et que Dieu en soit réjoui. Nous venons au culte pour y manifester que le Christ est vivant, mystérieusement présent au monde dans lequel nous sommes. Que nous baillions ou que nous ayons les yeux écarquillés, que le sermon soit bon ou mauvais, que les chants soient justes ou faux, cela n’y change rien : nous sommes là, l’Evangile est annoncé, une lampe brille sur son support.

Veiller c’est s’attendre à Dieu, sans prétendre sauver le monde

« Un homme part en voyage, dit Jésus : il quitte sa maison et en laisse le soin à ses serviteurs, il donne à chacun un travail particulier à faire et il ordonne au gardien de la porte de rester éveillé. »

Que font précisément les serviteurs ? Nous ne le saurons pas, cela regarde leur maître. Mais le gardien de la porte est le seul qui intéresse ici la parabole, le seul qui doive rester éveillé. Nous sommes, nous chrétiens, ces gardiens de la porte. Non pas pour enfermer les autres avec nos clés ! Non pas pour exercer un pouvoir ! Mais pour exercer vis-à-vis de ce monde une responsabilité particulière.

Quelle est donc cette responsabilité de veiller parmi les hommes, de veiller au seuil de ce monde ? Spontanément nous contemplons l’image donnée par Jésus, cette image d’une maison plongée dans la nuit, avec un gardien éveillé à la porte. Et nous nous disons : c’est pour protéger la maison des voleurs, ou d’un danger quelconque !

Nous serions en quelque sorte les défenseurs du monde, et c’est bien comme cela que souvent nous comprenons l’Eglise et la prière. Nous intercédons pour ce monde et pour ses malheurs, appelant sur lui la guérison et la bénédiction de Dieu. Et parfois nous pensons contribuer à protéger ce monde de ses bêtises et de ses erreurs, en l’avertissant, en essayant de faire valoir le droit et la justice, en défendant telle ou telle valeur morale que nous considérons comme découlant de l’Evangile. 

Or très curieusement la parabole ne nous entraîne pas sur ce terrain-là. La parabole, cette parabole-ci en tout cas, ne présente pas la menace d’un voleur qui vient percer le mur, ou d’un ravisseur de brebis, ou d’un autre danger. Le seul risque qui est mentionné, c’est d’être trouvé endormi quand le maître revient. La seule mission du gardien semble être celle-ci : être prêt pour le retour du maître. Etre prêt pour l’accueillir, être prêt pour réveiller la maisonnée et se mettre à son service.

Sans doute que le maître attend du gardien qu’il protège la maison des voleurs, mais sa venue est plus que celle d’un contrôleur inopiné. Le maître a besoin de savoir qu’on l’attend quand il va revenir. C’est une attente de confiance, une attente de fidélité et d’attention, une attente d’attachement loyal et sincère. « La lumière brille dans les ténèbres, dit le prologue de l’Evangile de Jean, et les ténèbres ne l’ont pas reçu ».

C’est le drame bouleversant de Jésus, d’être ainsi livré à l’accueil ou à l’incompréhension de son peuple, de ses contemporains. C’est le drame bouleversant de l’Evangile, d’être confié à une poignée de disciples qui s’endorment. C’est le drame bouleversant de Dieu, d’être ainsi livre à la liberté de sa créature, liberté de l’accueillir ou de l’ignorer. 

Sommes-nous sensibles à cette attente angoissée de Dieu ? Sommes-nous prêts à l’épauler, en nous tenant là avec lui, dans cette attente ?

Il y a un témoignage très connu de François d’Assise, où il est en chemin avec son frère Léon, et il tente de lui expliquer ce qu’est la joie parfaite. Après plusieurs exemples de situations heureuses et gratifiantes, il conclut à chaque fois : ce n’est pas là la joie parfaite. Puis il envisage la situation où il arriverait de nuit avec Léon vers leur communauté, après un long voyage, fatigués et sales comme des mendiants, et qu’à la porte le frère portier refuse de leur ouvrir parce qu’il ne les reconnaît pas. Et dans une expression complètement inattendue, St François ajoute : si j’accueille cela sereinement, c’est là la joie parfaite.

Cet homme a compris profondément le drame de Dieu, celui de n’être pas accueilli, pas attendu, pas veillé sur cette terre, et à tout prix, à sa façon, il a voulu être à ses côtés, le rejoindre et le reconnaître par toute sa vie. Veiller avec lui, dans la grande nuit du monde.

Veiller, c’est donc s’attendre à Dieu, dans les grands et les petits événements du monde, et c’est tout en même temps participer à la grande attente que Dieu a envers les hommes. Une seule et même attente. Et c’est bien ce qui va éclore à Noël. Veiller c’est s’efforcer de reconnaître la présence de Dieu dans ce monde, et l’accueillir, comme les Mages. Veiller c’est accepter d’être surpris et dérangé par Dieu, comme les bergers. Veiller c’est permettre à Dieu de naître en nous, comme la crèche de Noël. Veiller c’est préparer cette naissance, comme Marie.

Ancrés dans la parole

Y a-t-il une technique pour cela, une méthode, un savoir-faire ? Aucun ! Il y a juste une parole, celle qui a été dite par le maître et que Jésus appuie : le maître ordonne au gardien de rester éveillé, et Jésus avertit ses disciples : « Attention » ! L’essentiel pour le gardien, c’est de ne pas perdre contact avec cette parole, avec ce qu’il y a dans cette parole : un lien vivant avec celui qui l’a prononcée… C’est très fragile, et en même temps c’est immense…

Rester ancré dans cette parole, rester en lien avec cette parole. Le gardien a le choix. Soit il est mobilisé par la crainte du danger, et c’est cela qui le garde en éveil. Soit il est mobilisé par la confiance que lui fait son employeur, et c’est cela qui le garde en éveil.

Un soir que nous rentrions un peu tard d’un dîner, avec mon épouse, la baby-sitter qui gardait les enfants s’était endormie. Au bruit de la porte qui s’est ouverte, elle s’est levée dans un tel sursaut, qu’elle est tombée par terre. Nous entrons, et nous la voyons par terre ! La pauvre ne savait plus où se mettre ! En vérité il n’y avait pas de danger à ce qu’elle s’endorme, une fois les enfants couchés et eux-mêmes endormis. Mais elle se sentait en faute par rapport à nous, parce qu’elle estimait qu’elle nous devait son éveil.

Veiller, c’est rester en lien avec le maître, dans sa confiance. C’est attendre impatiemment qu’il revienne. C’est se réjouir à la pensée de sa présence. Veiller, c’est une attente du cœur, une attente amoureuse. Ne plus attendre, c’est déjà avoir cessé d’aimer. Veiller, c’est aimer, comme il est dit dans le Cantique des Cantiques :

« J’étais endormie, mais mon cœur restait en éveil. J’entends quelque chose, c’est mon bien-aimé qui frappe à la porte : « Ouvre-moi, petite sœur, ma tendre amie, ma colombe, mon trésor. J’ai la tête couverte de rosée et les cheveux trempés des gouttes de la nuit. Mon bien-aimé passe la main par le guichet de la porte, et j’en ai le cœur battant. D’un bond je suis debout pour ouvrir à mon bien-aimé. »  (Ct 5,2-3)

L’enfant qui contemple une bougie…

Un enfant contemple une bougie.  Captivée, absorbée par la flamme, qui danse, qui est chaude et dangereuse, et semble vivante… presque une dimension de sacré, de prière…

Cette flamme tient dans sa main, cette grande chose dans une petite main, ce geste très ancien de la domestication du feu… Cet étonnement qui est le nôtre aujourd’hui, de découvrir à quel point Jésus nous a confié son Evangile, à quel point il a pris le risque de compter sur nous et de s’en remettre entre nos mains pour que cet Evangile rayonne…

La bougie, qui est là normalement pour éclairer la pièce, devient la seule attention de l’enfant. Elle comprend que ce n’est pas seulement une chose utile, que la lumière de la flamme, que peut-être sa mère a allumé pour qu’elle regarde un livre ou pour qu’elle ait moins peur dans le noir… L’enfant ne regarde pas l’utilité de la flamme, mais la flamme elle-même : elle sent qu’il y a là un mystère, une chose que l’on ne peut pas toucher, mais qui parle d’une présence vivante. Et elle veille cette lumière, qui aussi veille sur elle. Et dans cette veille mutuelle, un moment d’éternité, qui éclaire le présent…

Amen


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